Interview

Exclu et interview : Rubin Steiner, lire ou danser, il faut choisir

Le vieil adage dit donc vrai : « On ne sait jamais de quoi sera fait le nouvel album de Rubin Steiner » est la phrase répétée inlassablement depuis les débuts de Frédéric Landier en 2000. Musicien autodidacte en quête perpétuelle d’amélioration et de renouvellement, Rubin Steiner s’est toujours défendu d’appartenir à un genre bien que pourtant considéré par certains comme l’un des papas de la musique électro française actuelle.

Après le succès de son groupe de rock DRAME, Rubin Steiner est retourné naturellement vers son premier amour, la danse. Et c’est bien ce qui ressort de Vive l’électricité de la pensée humaine son dernier album paru en novembre dernier chez Platinum Records. Une musique et une danse excitantes qui n’ont que pour seul but de se suffire à elles-mêmes. Cette même passion, on la retrouve dans son nouveau clip « Black Wave » à regarder en exclusivité  ci-dessous.

Nous l’avons interviewé pour en savoir davantage sur ce qu’il se passait sur Uranus et sur ce qu’il nous prépare à l’occasion de sa tournée actuelle à travers la France et de son passage à Paris le 1er avril pour la soirée French Clubing au FGO-Barbara.

 

 

 

Blank Title : Imaginons que nous sommes sur un monde où personne ne te connaît. Comment décrirais-tu brièvement la carrière musicale que tu as jusque là?

Frédéric Landier : Wow. C’est problématique ça. Déjà parce que je n’ai jamais fait deux fois la même chose depuis mes débuts. Je suis toujours un peu emmerdé quand on me demande ce que je fais. En plus je ne suis pas du tout nostalgique de mes débuts et, pire que ça, j’ai tendance à dénigrer ce que j’ai fait avant. D’ailleurs, si mes disques partent dans des directions un peu différentes à chaque fois, c’est parce que je vais systématiquement à l’encontre de ce que j’ai fait précédemment, soit parce que je n’assume plus, soit parce que je suis insatisafait, pour plein de raisons. Une fois un disque terminé, j’ai toujours l’impression de ne pas être allé au bout de ce que je voulais faire. Ça fait plus de 15 ans qu’on me demande de raconter mon parcours, mais pour moi ce parcours ça n’a pas de sens, ce n’est qu’une suite d’essais, un bête apprentissage. Il n’y a pas, chez moi, de construction sur la durée d’une « grande oeuvre ». Je ne sais pas où je vais, donc je ne vais pas quelque part.

Quand on me demande de rappeler ce que j’ai fait avant, ça n’a aucun sens pour moi.

 

Mais pour un peu répondre à ta question, mes précédents albums correspondent à des moments de ma vie, à des moments qui s’inscrivent dans une petite histoire ultra-contemporaine de la musique par rapport à des choses que j’aimais à tel moment, des choses que j’ai eu envie d’essayer, mais qui sont aujourd’hui caduques. Enfin… j’ai cette impression que mes anciens disques sont périmés d’une certaine manière – sauf quelques morceaux. En tout cas, quand on me parle de mes premiers disques, il y a un côté assez nostalgique des gens qui les ont écouté lorsqu’ils étaient ados, et qui en ont fait des espèces de doudous. Ca me fait toujours très bizarre de parler avec ces gens, parce que j’ai l’impression qu’ils se sont arrêtés à quelque chose alors que moi j’ai continué mon chemin. Quand je fais de la musique, je repars à zéro, je suis quelqu’un de tout neuf. Mais bon il y a cet espèce de truc sur la durée qui fascine malgré tout, que certains appellent « carrière ». Mais la plupart des gens ont une image de moi qui ne me ressemble pas, ou plus. Donc si on me demande, pour quelqu’un qui ne me connaît pas et me demande ce que je fais comme musique, et bien je lui dirai « bah écoute donc le dernier album », juste ça.

 

En 2008 tu disais que ta tête était « pleine de batteries, de basses, de guitares et de synthétiseurs », qu’est ce qui a changé?

L’album de 2008, c’est Weird Hits, Two Covers & A Love Song, le quatrième. Un album fait avec plein de contraintes pas très artistiques. A l’époque, j’étais encore intermittent du spectacle, et il y avait ce truc très terre-à-terre de devoir faire un certain nombre de dates pendant un an pour pouvoir garder le statut. Implicitement, ça voulait dire qu’il fallait faire un album tous les ans pour pouvoir tourner. Du coup tout se faisait dans la précipitation,ce n’est pas évident de tourner pendant un an et en même temps d’écrire un album et de l’enregistrer, etc.

J’avais fait mes trois premiers albums tout seul avec un ordinateur, des synthés et d’autres machins alors que sur scène on les jouait en groupe. En concert, il y a donc eu très vite de la batterie, de la basse, de la guitare, des claviers. Pour Drum Major en 2005, qui était blindé d’électronique, on l’avait réinterprété en version un peu rock’n’roll, guitare-basse-batterie. Du coup, pour l’album d’après, dont j’avais fait les maquettes seul sur ordi, je trouvais ça rigolo d’essayer de les jouer en guitare-basse-batterie, comme sur scène. On l’a donc enregistré de cette manière, dans l’énergie de la tournée qu’on venait de faire pendant un an. Ce n’est pas un disque dont je suis très fan à postériori, mais c’était une vraie première expérience d’enregistrer moi-même un groupe qui aurait été le mien d’une certaine manière, quelque chose d’assez nouveau. Du coup, quand je disais ça, c’est que oui, à ce moment-là, j’avais beaucoup de guitares-basses-batteries dans la tête. En fait j’ai réalisé dernièrement que sur les deux derniers albums que j’ai fait, sans aucune pression de rien du tout, j’ai enfin vraiment fait la musique que je voulais faire, et il n’y a aucun instrument « traditionnel ». Et curieusement, si je n’aime pas beaucoup mes albums d’avant, les deux derniers par contre je les aime vraiment beaucoup. Ils me ressemblent.

 

Oui ça rejoint ce que j’avais lu, où tu expliquais que tu n’aimais pas tes albums d’avant parce que tu n’arrivais pas à faire la musique que tu voulais.

Avant, je n’avais pas les capacités techniques et le niveau avec les instruments pour faire ce que j’avais en tête. Je n’ai pas fait d’école de musique ou quoi que ce soit. Je suis guitariste à la base, mais plutôt en mode D.I.Y. Au départ, quand je faisais de la musique sur ordinateur, ce n’étaient que des samples. Et cette manière de faire est devenue insatisfaisante à partir du moment où j’ai décidé de ne faire « que » de la musique dans la vie. Parce qu’il n’y avait que ça que j’avais envie de faire. Les samples c’est cool, mais en ce qui me concerne c’était faute de mieux.

Aujourd’hui j’ai l’impression d’être vraiment épanoui, dans la création en tout cas.

 

Et ça fait plus de dix ans que je n’ai pas utilisé un seul sample de quoi que ce soit.

Justement, Discipline In Anarchy est un album qui m’a beaucoup marqué parce que je t’ai découvert avec. Vous aviez eu du mal à le concevoir avec ton groupe?

Mes albums je ne les fais pas « en groupe », je les fais tout seul. C’est vrai que l’écriture de ce disque était difficile. J’ai été programmateur au Temps Machine à Tours pendant un peu plus de 5 ans et c’est la première fois de ma vie que j’étais en CDI, que j’avais un vrai travail, et je n’avais plus le temps de faire de la musique comme je le voulais. Discipline In Anarchy a été fait à ce moment là, par petits bouts, limite je travaillais une heure dessus tous les quinze jours. Il a été long à faire et surtout de manière très très décousue. Cette frustration c’était aussi ça : quand je fais de la musique, je peux m’enfermer pendant 48 heures non-stop, et en bossant au Temps Machine je ne pouvais plus le faire. Malgré tout c’était une expérience pas mal parce que ça m’obligeait à faire les choses très vite et ça m’a préparé, d’une certaine manière, à la façon dont j’ai fait ce dernier album : je l’ai fait en quelques semaines, pratiquement que sur ordinateur, quasi enregistré en direct, ça a été très rapide et très spontané. D’ailleurs, pour les gens, Discipline In Anarchy et le nouveau se ressemblent beaucoup.

 

Sur ce dernier album tu as fait un album totalement instrumental, tu as eu envie de revenir à quelque chose de plus pur, de plus simple?

Ouais. J’ai surtout assumé le fait que je déteste chanter, et écrire des paroles. Si j’ai chanté avant, c’était parce que je pensais que c’était obligatoire. Tu as l’impression que les gens attendent que ça chante. Sur les albums précédents, je n’étais pas totalement détendu dans ce que j’avais envie de faire et inconsciemment je faisais un peu ce que j’imaginais de ce que les gens attendaient, comme du chant et de la guitare par exemple. Mais chanter, je crois que c’est quelque chose que je ne ferai plus jamais. Pareil pour la guitare, parce que j’ai réalisé il n’y a pas longtemps que je n’aimais pas ça. Malgré tout c’est quand même mon premier instrument mais je le déteste fondamentalement. Pourtant j’en ai mis un peu sur tous mes albums parce que la « musique actuelle », dans l’inconscient collectif, c’est forcément de la guitare, et du chant. Un truc très con. Ceci dit, je ne dit pas que je ne changerai pas d’avis là dessus.

 

A entendre Carnival on Mercury, on entend tout de même quelques idées technos, toi qui ne disait que tu n’arriverais jamais à en faire, tu vas peut-être nous faire un album 100% techno un jour?

Peut-être mais, plus ça va, moins je sais ce que c’est que la techno. J’ai l’impression que c’était plus simple à définir dans les années 90. En tout cas, j’ai l’impression que c’était plus simple à l’époque de faire la différence entre la techno et la house par exemple. Aujourd’hui, c’est vachement plus compliqué. Je crois que ne sais même plus ce que c’est que la techno, et je n’ai pas envie de faire de la techno de 1992. J’ai eu l’occasion de parler avec des types comme Joakim qui se posent ces questions là aussi. C’est vrai qu’à partir du moment où tu essaies de sortir un peu des clous d’une musique qui est ultra-codée, alors tu sors aussi du style de musique qui correspond à ces codes. A part parler des premiers disques dans le genre, je ne sais pas si aujourd’hui ça veut dire quelque chose, enfin je ne crois pas.

Après, plus que de la techno, je me rends compte que depuis toujours, ce qui me plait, c’est la danse. Pourtant je ne vais jamais danser en club.

 

 

On peut parler d’expérimentation sur ton dernier album?

Oui, mais elle est assez intime et personnelle cette expérimentation. J’ai fait plein de choses étranges musicalement sur ce disque, mais il n’y a peut-être que moi qui l’entends. Malgré tout, ces expérimentations restent très abordables. Ce n’est pas du tout de la musique expérimentale extrême. Mais la manière dont j’ai « fait » les synthés et les boites à rythmes, qui sont pour la plupart des instruments virtuels que j’ai fabriquées moi-même sur mon ordinateur, ça c’est assez expérimental. J’ai essayé des choses, et refusé de me servir de preset d’usine de synthés ou de sons déjà existants par exemple.

 

Comment vas-tu présenter ton dernier album en live? Avec tes musiciens habituels?

Et bah non! C’est la grande question que je me suis posée après avoir terminé l’album : comment faire de la musique d’ordinateur en live ? En fait, je ne ressens plus le besoin de jouer en groupe depuis qu’on a sorti l’album de DRAME, un groupe qu’on a fait avec les musiciens qui jouaient avec moi pour les live de Rubin Steiner à l’époque de Discipline in Anarchy. On a fait cet album à partir d’improvisations avec une batterie, des percussions, deux synthés et moi à la basse. Chacun a son instrument et c’est complètement live, sans ordi. On tourne avec DRAME depuis un an, donc mon désir de jouer en groupe est donc comblé sans avoir à en inventer un pour mes propres concerts – ce qui me permet d’avoir le loisir d’essayer d’inventer autre chose. Pour ce nouvel album, je crois surtout que je voulais enfin assumer le fait que je fais de la musique 100% électronique. En plus j’aime vraiment bien cet album, j’ai envie de le défendre comme il est, sans le dénaturer. Au départ, je me suis même dit que j’allais juste faire le DJ et ne jouer que mes morceaux. J’ai d’ailleurs fait une dizaine de DJ sets comme ça à la sortie de l’album, c’était vraiment super. Ca m’a fait prendre conscience aussi que ça fait pratiquement 20 ans que je suis DJ et que je n’avais jamais vraiment joué mes propres morceaux : j’avoue que c’est assez gratifiant de voir les gens danser sur sa propre musique. Mais entre les gens qui sont habitués à me voir en concert en groupe et ceux qui ne me connaissent qu’en tant que DJ, ça devenait compliqué à expliquer ce que je faisais, ce n’était pas évident pour les gens de savoir ce qu’était la musique que je jouais pendant ces DJ sets, il fallait que j’invente un nouveau truc pour la scène.

J’ai donc bossé un live solo / vidéo, et là je pars en tournée avec.

 

Aussi, j’avais cette vieille envie d’introduire la littérature en boîte de nuit, parce que ce disque là, c’est un disque sous haute influence littéraire.

 

Ça ne s’entend pas forcément, mais en tout cas je l’ai écris par rapport à mes lectures – je suis autant lecteur que mélomane. Le titre de l’album est d’ailleurs extrait des travaux préparatoires de Dostoïevski en annexe d’une édition de sa nouvelle La Douce. Du coup j’avais envie qu’il y ait du texte pendant le live, et de la pensée, ce qui en soit est une drôle d’idée, j’en conviens. Pour ce live, il y a donc des vidéos sur lesquelles j’incruste des textes, tout ça synchronisé avec la musique. Ce sont des images d’espace et de danse, notamment des images d’archives de la NASA qui sont incroyables et aussi des images avec Daniel Larrieu que j’avais aussi filmé pour le clip de Uranus Samba. Pour les textes il y en a certains que j’ai écrits moi-mêmes, et des citations de gens, enfin des emprunts, que j’ai chourés à des écrivains.

 

Je pense à ça depuis longtemps, à la démission de la pensée en club, et je voulais savoir si c’était possible de lire et de danser en même temps. Je voulais tester ça, même si je crois que ce n’est vraiment pas possible, et qu’il faut choisir entre les deux au bout du compte.

 

Malgré tout il y a quelque chose d’assez hypnotisant dans ce live là, je vais assez loin dans les textes, ça fait quand même réfléchir un petit peu pour peu qu’on les lise. Avec la musique qui pousse aux fesses (ce sont essentiellement les morceaux les plus club du dernier album et des inédits) et les images qui racontent une histoire, pour le public c’est une expérience assez prenante. Le cerveau et le corps sont très sollicités. Tu danses, tu lis, tu écoutes, tu regardes, tu penses. Tu peux même boire un verre et fumer une clope en même temps. C’est peut-être un peu perturbant pour le public mais j’aime bien l’idée. Moi j’arrive à tout faire en même temps et je prends vraiment mon pied.

 

Les circonstances de la création de DRAME étaient assez sombres, cet album se veut joyeux et coloré, il a été une sorte d’échappatoire pour toi?

L’échappatoire pour moi ça a été de pouvoir différencier les choses. Avec Rubin Steiner, j’ai fait des disques qui se barraient un peu dans tous les sens. Avec DRAME, je suis le membre d’un groupe qui fait de la musique que j’aime sans être le patron. Il y a un cadre, ça aussi ça me plait. La musique, on la fait vraiment ensemble, et je m’éclate complètement. Avec Rubin, je me suis donc recentré sur un truc vraiment ultra synthétique et électronique, vraiment tout seul et dans une démarche très personnelle. Et c’est super. Grâce à DRAME je n’ai plus envie de faire du « rock » en Rubin. Grâce à DRAME, j’ai pu aussi redéfinir ce qu’était « ma » vraie musique. J’ai en effet toujours eu un problème avec ce que j’appellerai mon engagement artistique. Avant, pour moi l’acte de création devait vraiment dire quelque chose, provoquer des questionnements, bousculer, s’inscrire dans une histoire, ouvrir des portes et ne pas être dans quelque chose de purement esthétique, ou juste « utile ». En gros, le propos était plus important que le geste. Je faisais plus un truc que « mon » truc. Pour mon nouvel album, j’ai voulu privilégier le geste. J’avais envie de faire de la musique pour danser, et aussi de la musique poétique, tout simplement. Quelque chose du domaine du physique et de l’émotion, point barre. Sans aucun engagement de pensée ou artistique. En revanche, si j’ai voulu jouter en live des vidéos et de la littérature, c’était pour réintroduire du sens, de bousculer la pensée, de poser des questions. Mon engagement intellectuel se situe donc ailleurs que dans la musique elle-même : aujourd’hui, ma musique n’est là que pour procurer des émotions et pour danser – on pourra me dire que c’était déjà ça avant, mais aujourd’hui je le fais consciemment. C’est la vidéo et les textes en live qui servent à faire prendre conscience aux gens ce qu’ils sont en train de faire, pour qu’il restent à l’affût, qu’il gardent leur cerveau allumé et en éveil. D’une certaine manière ce que pensais prétentieusement faire avec la musique, avant.

 

Et si j’ai situé cet album dans l’espace, c’était précisément une manière de le détacher de tout ce qui peut être terre-à-terre, une manière de se concentrer uniquement sur la musique, et pas sur autre chose.

 

Pas d’autre grille de lecture que le titre Vive l’électricité de la pensée humaine et l’imagerie de la pochette, c’est à dire le cosmos, donc l’inconnu, l’infini. Je voulais par là qu’on écoute ma musique de manière libre et ouverte, comme un voyage dans l’espace, dans l’inconnu. Et surtout je n’avais pas envie qu’on puisse se poser la question du matos, de possibles synthés vintages qui excitent tout le monde, dans quel « style » devait se ranger tel ou tel morceau, ma coupe de cheveux ou encore la manière que j’ai de faire de la musique, qui moi ne m’intéresse pas du tout. Dans mon studio il y a mon ordinateur et mes enceintes, rien d’intéressant. L’espace c’est l’un des derniers lieux de mystère et d’inconnu, comme la musique. Juste un voyage imaginaire.

 

Donc musique et politique ça ne peut pas aller ensemble?

Si si. Il y avait un gars il y a une dizaine d’années qui avait fait un blog qui s’appelait Musique et politique je suis retombé dessus il n’y a pas longtemps, ce n’est pas inintéressant (). Ce qui se passe avec la musique est plus du domaine de la pensée et du geste artistique que de l’engagement et de l’action. Quand on fait de la musique, quoi qu’il arrive on doit apporte sa pierre à l’édifice. Après je ne sais pas de quel édifice il s’agit. Moi à mon niveau je sais quelle est ma pierre, après si elle va être recouverte par d’autres pierres je n’en sais rien. Je ne serai peut être qu’une petite décoration.
Par contre il y a des choses qui se passent en live, notamment la manière dont on croit que les gens écoutent la musique, dont on croit que les gens « doivent » écouter la musique. J’essaie de questionner ça. La dernière fois que j’ai fait le DJ, j’ai joué des morceaux de techno très lents, à l’opposé de la musique de fête foraine, et les gens dansaient comme des fous, et surtout ils n’étaient pas fatigués au bout de deux heures, à leur grand étonnement. Faire écouter autre chose aux gens, ça ouvre des possibilités, des nouveaux points de vue, ça débloque des petites choses. En tout cas, essayer de montrer d’autres choses à voir et à entendre au public, c’est quelque chose qui me paraît essentiel. Qu’ils ne soient pas enfermés dans leurs petites certitudes, qui sont souvent les certitudes des directeurs artistiques des grosses maisons de disques qui appliquent des recettes qui sont, soit disant, des recettes qui permettent de faire plaisir à tout le monde. Je me souviens que quand j’étais programmateur du Temps Machine, je devais me faire violence pour ne pas tomber dans des choses faciles pour faire venir des gens.

L’éducation aussi, elle passe par ces petites choses qui brillent et qui sont différentes.

 

Il ne faut surtout pas les négliger, bien au contraire.

 

Qu’est ce qui est le plus blasant dans le monde musical selon toi?

Il y a plein de paramètres. En France il y a une question que les gens ne se posent plus, c’est l’argent public et la compétence culturelle des politiques. Contrairement à quasiment tous les autres pays du monde, on a la culture mainstream, la culture institutionnelle au milieu et en dessous la culture underground. Et « Underground », ce n’est pas du tout un gros mot dans les autres pays, contrairement à chez nous. Eux n’ont pas du tout cette culture institutionnelle subventionnée et n’ont que la culture mainstream et la culture underground. Les deux sont respectées de la même manière. Et quand des artistes underground se retrouvent à être très connus et passent dans le mainstream, ce n’est pas parce que le ministère de la culture a mis en place des dispositifs de professionnalisation ou de pseudo aides aux jeunes groupes. Si ils passent de l’underground au mainstream, c’est d’abord parce que les artistes eux-même ont décidé de plaire au plus grand nombre, dans leur façon de faire. Et il n’y a pas de mal à ça. Sauf que tous les artistes ne rêvent pas de plaire à tout le monde, et encore heureux.

En France, on a donc cette espèce de truc entre deux de subventions qui dit sans le dire que l’underground c’est quelque chose duquel il faut sortir pour aller dans le mainstream, et que donc l’argent public doit servir à aider ces pauvres musiciens à trouver leur public alors que ce n’est pas du tout l’enjeu pour les 3/4 d’entre eux. La culture mainstream est quoi qu’on dise formatée et elle est faite pour cartonner, d’ailleurs il n’y a pas de mal à ça. Ce qu’on pourrait appeler la culture underground, c’est quelque chose de plus singulier, oui ce sont des niches, ce n’est pas un gros mot, des chapelles, avec des gens qui essaient des trucs et qui essaient d’inventer des nouvelles formes, qui cherchent, qui peuvent être vraiment hardcore et qui parfois peuvent aussi plaire à tout le monde. Et là c’est le public qui décide, et c’est surtout l’énergie des musiciens à transformer l’essai qui entre en jeu.

Quand j’étais programmateur au Temps Machine, on a toujours essayé d’aller dans les choses un peu singulières et inédites pour justement de montrer aux gens qu’il n’y avait pas que Stromae ou Julien Doré dans la vie.

 

Je n’ai rien contre Stromae et Julien Doré, sauf le fait qu’ils soient subventionnés. Il y a beaucoup d’autres formes qui ne sont pas, ou peu, représentées dans les SMACs. Je pense par exemple à des groupes qui ont pourtant un public et peuvent faire 100 concerts par ans dans des bars. Bref ce sont des questions qui m’ont pris la tête pendant longtemps.

Le problème c’est qu’il y a un surtout un énorme buisness autour de ça. L’argent public subventionne des salles de concerts qui, pour remplir leurs jauges démesurées, font jouer en majorité des artistes et des groupes grand public avec des gros tourneurs qui récupèrent ce pognon, clairement. L’argent public ne sert plus, ou presque, à défendre la musique non-rentable mais sert à faire plaisir à certaines populations, particulièrement celles qui ne sont pas plus passionnés que ça par la musique (c’est à dire le plus grand nombre). Dans les autres pays, les SMACs sont des salles privées et marchent très bien : elles font la même programmation, mais sans argent public. Je pense que si on devait garder l’argent public et un ministère de la culture, il faudrait qu’il aide des petits lieux qui n’ont pas besoin de beaucoup d’argent pour survivre. Avec le budget d’une SMAC dans une ville, tu peux faire tourner cinq lieux avec des esthétiques affirmées, des vraies engagements culturels et des vrais partis pris de programmation. C’était évident avant, mais ça n’existe plus. Je suis toujours assez nostalgique des lieux où il y avait un directeur/programmateur que tu suivais les yeux fermés et tu savais que tu allais être étonné. Il y a 20 ans, il y avait le bar rock’n’roll, le bar electro, le bar hip-hop, et ça c’était super. Quand on nous dit « faites venir un gros groupe et ensuite les gens reviendront voir des groupes plus petits », ça n’existe pas. Pareil que quand on te dit de programmer un groupe métal lors d’une soirée reggae pour mélanger les genres, c’est n’importe quoi (j’exagère exprès). Autant donner aux gens qui aiment le reggae un vrai lieu où on peut écouter du reggae et où ils peuvent en avoir beaucoup et pas seulement une ou deux fois par an.

Aujourd’hui, dans une SMACs type, sur toute une année tu as deux soirées par styles par an. Le mélomane se retrouve donc dans cette salle que deux fois par an, et je trouve ça très dommage.

 


 

Tu disais qu’être punk c’était ne pas suivre les modes, on peut être punk en 2017?

Ah bah oui, surtout que depuis quelques années les modes vont si vite qu’au fond il n’y en a plus. Je croyais être au courant de ce qu’il se passe dans la musique parce que ça a été mon métier et parce que je suis dedans tout le temps, mais ma fille qui a 11 ans me fait bien comprendre que je suis un vieux con complètement has-been qui ne connaît rien. Et j’hallucine quand je vois des millions de vues sur youtube sur des trucs dont je n’ai jamais entendu parler. Et quand j’ai le malheur d’écouter, je suis souvent affligé, mais ça c’est une autre histoire. Le rap et l’EDM d’aujourd’hui, c’est un peu l’équivalent de la variété de l’époque, sauf que la variet’ de l’époque c’étaient les grosses maisons de disques qui la décidait et c’était un peu moins générationnel, les parents et les enfants pouvaient écouter ça ensemble. Aujourd’hui, il y a des niches mainstream, c’est un peu étrange. Quant à la musique underground, il n’y en a jamais eu autant. Du coup il y a beaucoup de déchets proportionnellement mais il y a des choses aussi complètement incroyables. Mais il y en a beaucoup trop et c’est vraiment difficile de suivre.

C’est pour ça que je pense qu’il y a beaucoup de gens qui baissent les bras face à l’immensité de l’offre musicale aujourd’hui, moi le premier.

A titre personnel, mon album est sorti il y a déjà deux mois et demi et que j’en chie pour en faire la promo.

 

Je me suis rendu compte par exemple le mois dernier que plein de programmateurs de salles de concerts n’étaient même pas au courant que j’avais fait un nouveau disque. Il y a trop de trucs qui sortent en permanence. C’est vachement dur d’exister. Et je ne parle pas de vendre des disques ou de cartonner, mais juste déjà de diffuser l’info, rien que ça c’est vachement difficile. La presse fait son boulot mais on lit moins la presse qu’avant et il y a tellement de médias sur le net qu’au final on ne sais pas où aller chercher. Sans dire que c’était mieux avant, tu avais à l’époque une poignée de magazines dans lesquels tu pouvais aller chercher les infos, tu savais où elle était l’info, c’était, heu, simple. Aujourd’hui, il y en a tellement… et puis tout les médias veulent faire un peu leur truc, mais c’est illisible, ça change tout le temps. Personnellement je ne sais pas trop comment faire. Après, ce qui est rassurant, c’est que quelqu’un comme toi m’appelle. Je trouve que c’est super que ce soit une initiative spontanée et personnelle. Je veux dire il n’y a pas un attaché de presse qui t’a appelé pour te dire qu’il fallait m’interviewer.

 

Si ce ne sont pas les synthés et la guitare, quel est ton instrument favori?

La basse ! La basse j’en joue depuis très longtemps et j’adore ça. J’en jouais en concert en Rubin mais pas beaucoup, j’avais déjà trop de trucs à faire avec mes mains avec le synthé, l’ordi, etc. Et du coup je m’éclate totalement avec DRAME.

 

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment?

Haha! Alors j’ai toujours acheté énormément de disques et j’ai réalisé que l’année dernière je n’en ai acheté que deux ou trois. Je crois que j’ai un souci avec la musique. Il y en a trop et j’ai besoin de recul. J’écoute donc surtout beaucoup de vieux trucs qui me rassurent comme Stereolab, que je n’ai jamais arrêté d’écouter. Sinon il y a évidement des gens que j’aime bien, comme Ivan Smagghe, Zombie Zombie ou Cosmo Vitelli par exemple, dont les derniers disques sont super, ou aussi un label anglais très peu connu et que j’aime beaucoup qui s’appelle Invisible Inc, et qui sort des disques régulièrement qui sont super aussi. Mais en vrai j’écoute essentiellement Stereolab (et Devo et les Smiths parce que ma chérie écoute Devo et les Smiths tout le temps en ce moment) ou du space-age pop des 50’s en secret. Et du jazz.

Rubin Steiner est à retrouver en concert dans toute la France :

03-03 : Hérouville Saint-Clair @ BBC
17-03 : Nancy @ L’Autre Canal
24-03 : Joué Les Tours @ Le Temps Machine
25-03 : Lomme @ Maison Folie
01-04 : Paris @ FGO Barbara
15-04 : Nice @ Easter In The Sun Fest
27-05 : Saint Cadou
24-06 : Bressuire
21-07 : Ile D’Oléron @ Théâtre d’Ardoise

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