Interview

Fred Nevché : les étoiles alignées de Valdevaqueros

Photo : B. Jamot

Le nouvel album de Fred Nevché commence sur la route. S’il l’a écrit entre Marseille, Casablanca et le Québec, Valdevaqueros tire son nom de cette plage de sable fin que l’on trouve en Andalousie. Des kilomètres, Frédéric Nevchehirlian de son vrai nom en a avalé quelques uns depuis le début de sa carrière solo en 2009. Voguant au gré d’un rythme effréné d’albums et de collaborations diverses (Serge Tesset-Gay le co-fondateur de Noir Désir, Sanseverino, Rodolphe Burger…), le chanteur et musicien a notamment adapté des poèmes de Jacques Prévert et les biographies de Kurt Cobain et Marilyn Monroe. Après la parution de son troisième album Rétroviseur en 2014, est venu le temps pour Fred Nevché de se ressourcer et de renouer avec le petit garçon du quartier des Olives qu’il a été.

Plus qu’un quatrième album, le Marseillais a alors construit Valdevaqueros comme une oeuvre pluridisciplinaire où la musique, la poésie et le cinéma se répondent : du poème Décibels composé de treize parties soit autant de morceaux qui constituent le disque, accompagné d’autant de clips qu’il égraine depuis ce printemps et qui font écho à un film à paraître en 2019. Pour accompagner cette renaissance artistique, Fred Nevché s’est entouré de Martin Mey (Ghost Of Christmas) et Simon Henner, un autre Marseillais (Nasser, French 79, Husbands) dont on reconnaît le style dès les premières secondes de “L’autoroute”. Exit la guitare et bienvenue aux sonorités electro-pop qui dessinent ces nouvelles chansons aux mélodies envoûtantes.

Pourtant, c’est bien Fred Nevché au volant de cette voiture qui nous conduit sur un album aussi intime qu’universel. Si l’amour est présent en filigrane, l’aède rend également compte de son sens aiguisé de l’observation. De l’exil (“Je naviguais vers mon rêve”) au climat (“L’Océan”) en passant par les attentats de 2015 (“Moi je rêve de Johnny souvent”) sans oublier la quête d’identité et de sexualité (“Valdevaqueros”), ces différents thèmes font de Valdevaqueros un album actuel, aussi sensible que sincère et ultra lumineux. Cette luminosité sans faille, on l’a retrouvé à travers son auteur Fred Nevché que l’on a rencontré à la Maison de la Radio pour lui poser quelques questions.


 

Le Bombardier : Bravo pour l’article dans Libé.

Fred Nevché : C’est hyper juste ce qu’il dit. Tu sais, c’était le week-end, je suis allé au café pour acheter le journal et m’installer. Je savais que ça allait sortir donc j’ai pris ce temps pour moi. C’est un moment d’intimité où tu peux savourer tout seul. C’est difficile de s’auto-congratuler, je ne suis pas dedans mais après toutes ces années de travail, c’est chouette de recevoir et de ressentir ces émotions.
 

Je sens qu’il y a un super accueil sur cet album.

Ce n’était pas un disque qui avait l’air d’être simple à défendre. Mais j’étais convaincu d’être au bon endroit. Comme les étoiles sont alignées pour moi, j’ai toujours l’impression que le chemin est simple. Mais je sais la valeur d’un article quand je vois le nombre de personnes qui sortent des disques. C’est une belle exposition donc je savoure. Je sais que ce n’est pas souvent. Et je suis heureux que ça arrive avec ce disque parce que j’ai tout refait en prenant un virage à 180 degrés.
 

Et bien on va en parler. Je ne te connaissais pas avant la sortie du single ”Le besoin de la nuit”. Je connaissais Nasser et j’ai vu que Simon Henner avait produit quelque quelque chose. Dès qu’on écoute Valdevaqueros, on atterrit sur “L’autoroute” et on entend directement sa patte. J’ai donc écouté tes précédents albums qui sont vachement plus rock, plus axés chanson française. Pourquoi ce virage?

D’abord parce que j’aime les aventures. Je ne me voyais pas refaire ce que j’avais déjà fait. Et j’avais l’intuition que pour aller de l’avant il me fallait changer radicalement quelque chose. Quand je joue de la guitare, je n’ai pas l’impression d’en avoir fait le tour mais ça ne me met pas dans une position de renouvellement. Alors, j’ai pris des synthés, des pianos et puis j’ai appelé Martin Mey pour m’aider. En me dépassant, j’ai pu me retrouver davantage.
 

J’entendais qu’il t’avait beaucoup aidé d’un point de vue vocal.

Bien sûr. J’avais composé quelques chansons, d’autres étaient encore en jachère. C’étaient des mélodies qui m’étaient venues et pas des textes déclamés. J’étais un peu désemparé face à ça et en même temps j’en avais très envie. Je me suis dit que Martin était un chanteur exceptionnel, c’est quelqu’un dont la musique est merveilleuse. Il est donc venu avec une double contrainte, à la fois de me mettre à l’endroit pour me faire chanter juste et bien, que ma voix soit irréprochable et ensuite d’éclairer les chansons autant que possible. On a largement dépassé ces objectifs puisqu’on a fini par composer des chansons ensemble. J’ai ouvert les portes et on a mélangé nos écritures musicales.
 

Tu connaissais Martin Mey et Simon Henner? Comment les as-tu rencontrés?

Martin, c’est un artiste qu’on suit depuis longtemps avec la coopérative Internexterne. On avait eu une première rencontre avortée parce que je n’étais pas disponible pour l’aider à enregistrer son premier album. Finalement, c’est fantastique parce que c’est comme ça qu’il a rencontré Simon et ça a donné un album génial. J’avais pour idée de demander à Simon ce qu’il pensait de l’album parce que je pressentais beaucoup avec lui. Il a cette sorte de discrétion élégante, en même temps très affirmée dans son art, je sentais que ça pouvait être un très bon équilibre entre lui, Martin et moi. Je rêvais de pouvoir avoir ce trio et ça s’est passé. J’y ai cru alors que c’était mission impossible. Je venais d’une pratique musicale qui n’était pas la leur, je venais d’une pratique de la chanson qui n’était pas la leur, je chantais en français. Simon avait eu des expériences pas très concluantes avant cela donc il avait un peu hésité. Bon, j’interprète un peu mais c’est Martin qui lui a emmené les maquettes qu’on avait faites en piano-voix et il a tout de suite aimé et a accepté de se lier au projet. Il n’avait pas mesuré la somme de travail que ça allait être mais c’est fantastique de s’être engagé dans un projet dans lequel on est ressortis tous les trois heureux.
 

Qui du poème Décibel ou de l’album est né en premier?

En fait c’est né en même temps. “Pénélope” était là en même temps que le poème. J’ai écrit la première page du poème en 2008. Avec les clips et le film, ça forme un tout. J’ai toujours aimé que les choses aient des échos. Quand une chanson rebondit sur une autre, qu’une mélodie se retrouve dans une autre. J’ai toujours aimé les fausses pistes, les tiroirs. Je veux aussi que les gens le découvrent petit à petit. Il y a treize clips et le film sortira ensuite. On change un peu notre fusil d’épaule selon la réaction des gens. Mais tu sais, j’avais tout écrit et tout planifié. J’ai écrit à la fois les chansons et à la fois la façon dont on devait aller à la rencontre du public. Pour moi ça fait partie d’un storytelling qui est relié à l’émotion qu’on a lorsqu’on écoute quelque chose. Et comme j’avais fait un bond à 180 degrés je voulais que le premier morceau qui sorte soit un morceau électro et instrumental.
 

Tu avais prévu la sortie du clip de “Moi je rêve de Johnny souvent” le jour de l’anniversaire de Johnny?

Ça a été un hasard. Je crois beaucoup aux astres et là je me suis dit que c’était dingue. Ça m’a donné confiance sur le fait que c’était la date à laquelle on devait le sortir. Ça pourrait être plein de Johnny. Cette chanson parle de la France et de l’idée qu’on se fait du pays. Johnny, c’est un symbole, quelqu’un qui était à la fois fantastique et qui a traversé les époques. Il a eu une vie hallucinante. À côté de ça, il ne payait pas ses impôts, il n’est pas du tout admirable. Il est tout ces contrastes, il a la complexité de tous les êtres humains. On dit toujours le Johnny national. C’est parce qu’il a quelque chose d’extrême, et c’est ça qui me plaisait, de mettre en jeu cette figure et de tendre le miroir à tout le monde et de renvoyer : “Alors pour vous c’est quoi la France? Et dans quelle France êtes-vous?”. Je me suis dit que ça posait plein de questions de parler des attentats.

J’ai aussi fait un rêve. Il m’arrive de me réveiller la nuit parce que je rêve de chansons. C’est vraiment des moments extraordinaires. Je me souviens quand j’étais plus petit j’avais rêvé d’une chanson que me donnait Jimmy Hendrix, c’était fou. Je n’avais pas assez de compétences guitaristiques pour mettre les doigts là où il me disait de les mettre. Maintenant la nuit quand ça m’arrive, j’ai toujours un dictaphone, un papier et un crayon. Par exemple pour les chansons “Pénélope” et “L’amour est allé voir ailleurs”, j’étais dans mon lit et je me suis réveillé. Je me faisais engueuler parce que je réveillais tout le monde mais je suis allé dans mon studio et je les ai enregistrées. Ça me fait penser à Fernando Pessoa quand il s’était réveillé cette fameuse nuit où il a créé ses hétéronymes. Cet homme m’a énormément influencé. Je me suis dit qu’il m’avait donné ce cadeau. Je l’ai tant aimé et j’ai tellement acheté de ses livres, c’était sa façon de me visiter la nuit comme peuvent le faire les ancêtres.
 


 

On va finir la rubrique nécrologie, Charles Aznavour est mort avant-hier. Que retiens-tu de lui?

Je connais très peu son oeuvre sauf ses plus grands succès. Ce que je retiens c’est que c’était quelqu’un qui n’avait pas une belle voix, qui n’était pas forcément le plus brillant et le plus doué et qui à force de travail, d’amnégation et de croire en lui, est allé au bout. Ça m’a énormément soutenu. J’ai eu la chance de le rencontrer, on était invités à L’Olympia, cinq jeunes auteurs sélectionnés pour aller le rencontrer. Et loin de tout ce que me racontait tout le monde, que c’était un mec un peu dur, pas généreux… Il est arrivé, il s’est assis et il nous a parlé, il nous a transmis tout son savoir. C’est à dire qu’il a été d’une générosité extraordinaire, il nous a dit comment il avait travaillé ses entrées et sorties de scène, comment écrire des chansons, qu’il n’y avait rien de tel que le travail et la rigueur. Je lui avais posé une question et il m’avait répondu “J’écoute tout et surtout, je m’intéresse à la jeunesse et à ce qui sort. En regardant les autres, on continue de vivre et on dure plus longtemps”.
 

Tu as des textes qui font écho à l’actualité d’aujourd’hui, à la recherche de soi, la sexualité dans “Valdevaqueros”, le climat, …

J’ai écrit tout ça il y a environ trois ans.

Quand tu te mets de côté, tu prends davantage le temps de respirer l’époque dans laquelle tu vis.

Après il y a des thématiques universelles et intemporelles comme l’amour. Je me souviens avoir écrit “Le besoin de la nuit” et tout d’un coup il y a eu Nuit Debout. J’hallucinais. Je me disais que je n’étais pas le seul à penser tout ça. Ça m’a conforté dans mes envies. Pour la question du genre, je me suis mis à nu sur ce disque donc je voulais qu’il y ait une dimension didactique, presque pédagogique sur le questionnement de la sexualité. Je me suis demandé si je n’aimais pas les hommes au fond. Peut-être que j’aimais les femmes parce que c’était une partie infime de moi qu’on m’avait inculquée. Et que peut-être l’inconnu qui était à l’intérieur de moi était prédominant. J’avais envie qu’une chanson puisse chanter cette question.
 

Dans ta biographie, il y a ce petit passage : “largement vidé par le rythme éreintant que ses précédents projets ont exigés” … Quelques musiciens m’ont déjà parlé des rythmes qui devenaient de plus en plus intensifs, avec des tournées de plus en plus longues. Est-ce que c’est ça aussi tu as ressenti?

Laisse tomber, j’ai cru que j’allais mourir. Mais c’était fantastique, tous ces gens, je ne pouvais pas dire non. Il y a des rencontres, comme je te parle à toi en ce moment et après ça j’allais encore rencontrer d’autres personnes, je faisais des ateliers d’écriture avec des gamins ou en prison, les balances, je donnais des concerts, ensuite j’allais boire un petit verre de rouge avec les gens qui m’accueillaient, etc. J’étais rincé, je rentrais à l’hôtel, on se posait quelques minutes avec les copains et puis une clope, deux clopes, on discute, il était déjà 4 heures du matin et à 7 heures je me levais pour prendre un train. Ça a été comme ça pendant dix ans. J’ai vécu des moments absolument merveilleux et irremplaçables, je recommencerai exactement la même chose si c’était à refaire. Mais après il a fallu que ça s’arrête pour faire ce que je t’ai dit tout à l’heure. Il y avait des choses qui ne me satisfaisaient pas artistiquement à l’intérieur de moi. J’avais envie de chanter, d’aller au bout de ma musique, d’être à l’endroit où je devais être et chanter mes chansons. Être en paix avec ça et en paix avec le petit garçon qui jouait et chantonnait dans sa chambre. Je voulais lui montrer que je lui avais fait de la place. J’ai eu des signes très forts de l’extérieur, des rencontres qui m’ont guidé, qui m’ont donné la force. Que ce soit d’autres artistes qui m’ont dit qu’il fallait que je chante ou des évènements dans ma vie. Ma mère est espagnole mais j’avais laissé beaucoup de place à l’Arménie. J’avais envie de rééquilibrer l’ensemble. Et au final la lumière n’est pas venue de l’Arménie, c’était lé génocide, c’était violent même si le pays est sublimissime. La lumière elle est venue du Sud de l’Espagne. Ça s’est éclairé et ça s’est équilibré en moi si tu veux.

Ce disque c’est un disque d’apaisement et de paix. Même s’il y a des sujets qui sont parfois graves, je ne les contourne pas et j’ai essayé de les traiter avec beaucoup de clarté et de justesse et d’honnêteté. Je me suis reposé, je me suis mis de côté, je suis allé au bout des choses, j’ai écrit toutes les nuits. Quand j’étais prêt, j’y suis allé. Je me suis beaucoup donné pendant toutes ces années pour offrir tout ça.


 

Tu parlais du sud de l’Espagne, tu as composé ton album à Marseille, au Québec et à Casablanca, est-ce qu’il y a un lieu particulier qui t’a marqué et inspiré plus qu’un autre?

Marseille, c’est la ville où je suis né, où je vis, qui est un refuge. Maintenant je suis prêt à la quitter mais pour y revenir! Et Casablanca c’est une ville qui m’a bouleversée. Ce charme désuet, ces immeubles des années 50, cette civilisation du Maghreb. Quel raffinement dans tout. L’architecture, la nourriture, la langue, la poésie, la musique, c’est fantastique. Je suis très amoureux de cette ville, j’ai failli me dire que j’allais habiter là-bas. Le Québec, ça a été la même sensation donc ça m’a un peu calmé, je me suis dit que j’avais juste besoin de me sentir ailleurs finalement. Le Québec, j’y ai rencontré des gens incroyables, j’ai écrit pas mal de choses là-bas.
 

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment?

J’ai écouté Les Louanges, c’est magnifique. Catastrophe aussi. J’écoute des nouveautés autant que je peux. Hier soir j’ai écouté le nouveau single d’Alexis HK comme on joue dans la même émission de radio.
 

Valdevaqueros de Fred Nevché est disponible via Internexterne.


 

Fred Nevché en concert :
13 novembre : Courant Scène – Vauvert
11 décembre : Point Éphémère – Paris (event)
16 mars : File7 – Magny-le-Hongre

Si tu crois qu’on fuit
Tu te trompes
C’est le froid qui finit
C’est la nuit qui s’éteint
C’est le vent, c’est l’amour
Qui revient
C’est le vent, c’est l’amour
Qui revient
Si tu crois qu’on fuit
Tu te trompes
C’est la peur qu’on boit
Pour en faire du bruit
Et le jour qui se lève
Comme une ode
C’est le vent, c’est l’amour
Qui revient
Et le jour qui se lève
Comme une ode
C’est le vent, c’est l’amour
Qui revient

Photo : B. Jamot