Interview

Aufgang : éloge de la liberté avec leur nouvel album Turbulences

Aufgang par Yann Orhan

Aufgang est enfin de retour. En dévoilant l’année dernière leur EP Summer, le groupe a su attirer la curiosité en présentant ses nouveaux extraits à paraître en album et sous sa nouvelle formule en duo, suite au départ de Francesco Tristiano.

Une attente d’un an qui en valait bien la peine : leur quatrième album est sorti le 16 septembre sur le prestigieux label Blue Note. Ces nouvelles Turbulences sont à l’image du pianiste Rami Khalife et du batteur Aymeric Westrich qui célèbrent la liberté de création en mêlant sonorités électroniques, classiques, rock ou encore orientales avec un album certainement plus ouvert que les précédents. Le duo associe ses voix en anglais et en arabe, des voix nouvelles qui s’élèvent pour prôner le mélange des cultures et des influences comme sur l’oriental « Mizmar«  ou  « Shaman« .

Turbulences est une expérience du lâcher prise sans compromis, un plaisir à consommer à l’état brut. Un album à l’état sauvage que l’on a d’ailleurs pu apprivoiser lors de leur concert au Flow dans le cadre du Blue Note Festival. Si les frappes répétées du batteur ont eu raison de la pédale de grosse caisse aux deux-tiers du concert, A L M E E V A, projet qui jouait en première partie est venu les soutenir en tant que drum-and-bass boy, un moment inédit pour un concert qui restera longtemps gravé dans nos mémoires.

Nous les avons rencontrés quelques heures avant leur concert pour discuter de ce nouvel album :

Aufgang par Yann Orhan
Aufgang par Yann Orhan

Blank Title : Turbulences est un nom bien actuel pour la période que nous traversons. Comment abordez-vous l’actualité?  

Rami Khalife : On n’a pas choisi ce nom par rapport à l’actualité ni par rapport au monde. C’est plutôt la vie qui est dirigée par des vagues. Je ne pense pas que l’on soit sur une période plus turbulente que d’autres. Peut-être qu’avec les médias, qu’avec le fait de tout savoir tout le temps et tout de suite sur tout nous fait nous rendre compte de plus en plus de choses que dans le passé. Turbulences, ça décrit pour moi la balance et l’équilibre de la vie, qu’il n’y a rien de figé.

L’album est sorti le 16 septembre, semaine où l’on commémorait les 15 ans des attentats du World Trade Center, coïncidence sachant qu’en 2001 tu étudiais à New York?

Rami : Non il n’y a pas de rapport particulier. Je suis libanais, je suis un enfant de la guerre, je l’ai vécue étant tout jeune et elle m’a poursuivie. Je suis allé à New York et il y a eu les événements du World Trade Center, j’étais à Paris le 13 novembre quand il y a eu les attentats du Bataclan. Il y a des choses qui nous suivent de cette manière toute notre vie, je les prends avec philosophie mais je pense que c’est le destin de chacun suivant sa trajectoire. Je ne pense pas être né pour vivre une vie « tranquille » et stable. Mais c’est vrai que je connais les turbulences depuis tout petit, ce n’est pas quelque chose qui m’effraie et c’est justement un moteur de création pour moi. J’ai appris à appréhender et à transformer cela de manière positive par la création et l’imaginaire pour ne pas seulement en faire une expérience traumatisante et négative.

« Turbulences », ça décrit aussi la trajectoire du groupe avec quelques moments de tourmente et des grands changements. Il y a eu des hauts et des bas, on a voulu raconter cela avec cet album, raconter l’expérience que l’on a vécu ces dernières années.

Il y a d’ailleurs une dimension plus anxiogène sur cet album que sur les précédents.

Rami : Il y a un côté plus dark sur cet album que nous assumons, un côté parfois même métal dans l’esprit mais c’est un album de voyage plutôt qu’anxiogène. Il dépeint beaucoup de couleurs et d’histoires qui se croisent alors qu’elles n’ont pas forcément de rapport les unes aux autres. C’est aussi un album de la liberté de création, de ne pas se figer dans des normes, dans une esthétique, au regard de ce qui peut se faire un peu partout en général. Dans l’écrasante majorité des cas, on met les gens dans une case et c’est difficile de s’en sortir après. Aufgang a beaucoup de cases et ce n’est pas toujours facile à identifier ni à vivre parce que notre société requiert des choses très figées et normalisées.

 

® Yann Orhan
®Yann Orhan

Sur « Huriya » vous chantez « Give me my freedom » : vous sentez votre liberté menacée?

Rami :

 La liberté est toujours menacée si l’on choisit d’être esclave de la norme. On est tous potentiellement en danger de devenir esclaves de cette société. Nous en tant qu’artistes, on a peut-être ce pouvoir plus que d’autres de pouvoir exprimer quelque chose de différent.

Il y a aussi des artistes qui sont prisonniers mais d’autres qui sortent un peu de la norme et on assume ça. On essaie de le vivre pleinement et de le revendiquer. Je pense que c’est important de pouvoir exprimer cette liberté qui n’est pas toujours facile à accepter pour les autres ni même facile à vivre parce que nous vivons dans un monde très sclérosé, qui se ghettoïse, qui se braque, qui se segmente et se fractionne.

Dans Aufgang, il y a plusieurs cultures, la culture orientale et la culture occidentale et on crée ensemble en montrant qu’au-delà des différences on peut arriver à faire quelque chose d’uni et rapprocher les cultures, les coutumes et les peuples. C’est un sujet bien actuel en ce moment.


Justement en signant chez Blue Note, avez-vous gagné une plus grande liberté d’expression?

Rami : Avec Turbulences on a fait ce que l’on voulait faire donc nous n’avons pas eu de problème de liberté d’expression. Le label Blue Note ne définit pas la musique d’Aufgang à 100% mais qu’on soit sur Blue Note ou sur un autre label, je pense qu’on sera toujours un peu off parce qu’on mélange beaucoup de styles. Blue Note cherche aussi à rajeunir son image, à se développer et à signer des artistes qui sortent un peu de leur format jazz habituel pour attirer une nouvelle génération et un nouveau public donc c’est un service à deux sens. Nous bénéficions du côté prestigieux et mythique de l’histoire des artistes qui ont signé sur Blue Note mais scéniquement et musicalement parlant, il ne nous représente pas à 100%.

Ce soir vous jouez dans le cadre du Blue Note Festival à côté d’artistes comme Norah Jones ou encore Ben l’Oncle Soul, comment cela a été préparé?

Rami : Pour ce soir nous jouons à deux, la tournée n’a pas commencé à proprement parler et elle est prévue pour mars 2017.

C’est le premier album que vous enregistrez à deux, est-ce que cela a changé quelque chose par rapport à vos précédents enregistrements?

Aymeric Westrich : C’est autre chose bien que sur les albums précédents nous travaillions déjà ensemble donc on a l’habitude. L’enregistrement a été différent dans le sens où nous avons pris de nouvelles directions mais on reste dans le même état d’esprit.

 

® Yann Orhan
® Yann Orhan

Parlons de « Paysage » qui est le seul morceau instrumental de l’album, y a-t-il une raison particulière?

Rami : On a voulu avoir de tout sur cet album, c’est à dire regrouper l’ancien Aufgang et l’Aufgang nouveau de maintenant sans renier ce que l’on a fait avant et tout en regardant vers l’avenir.  « Paysage » fait partie de notre langage à 100%, un langage minimaliste, électro,  avec un background qu’on a toujours assumé et qu’on assume toujours en live. C’est un morceau essentiel de l’album : on voulait un morceau de ce genre au milieu de sa structure qui permette une pause et qui puisse relier les premiers morceaux qui sont plutôt pêchus et les morceaux plus sombres de la fin. « Runaway«  et « Paysage«  permettent à l’auditeur de redescendre un peu pour se ré-accaparer de l’énergie pour le reste de l’album.

On vous compare souvent à Brandt Brauer Frick qui pour leur nouvel album ont également ajouté du chant. Pour vous, quelles étaient vos motivations? 

Aymeric : C’était une volonté d’écrire des paroles et d’insérer des voix dans notre album, pour pouvoir mieux s’exprimer.
Rami : On avait joué avec Brandt Brauer Frick il y a quelques années aux Bouffes du Nord et ça s’était super bien passé. C’est vrai que nous sommes des groupes similaires bien que je pense qu’ils ont un côté plus classique je dirais, alors qu’on est peut-être un peu plus punk en live. Ce sont des musiciens comme nous qui sont allés au conservatoire et se sont aussi inspirés de la musique électronique donc il peut y avoir un rapprochement.

Ce côté est un peu sauvage et brut est l’un des aspects de la patte d’Aufgang. Il est plus assumé sur cet album qui le rend d’ailleurs plus accessible à un public moins connaisseur, était-ce une volonté de votre part?

Rami : On a cherché à démocratiser l’écoute de notre musique qui auparavant était plutôt une niche, déjà par le format mais aussi par le label sur lequel on était et aussi par le public qui nous écoutait, dans une élite musicale de connaisseurs. Le fait de signer sur une major et de n’être que deux maintenant nous a un peu libéré dans un sens, c’est un choc positif. On s’est moins posés de questions que sur les précédents albums. Il y avait autant de perfectionnisme mais on a voulu se débrider et laisser l’instinct et l’envie parler. On a fait ce que l’on aime.

On essaie de s’enrichir de toutes les belles choses qui peuvent nous toucher et c’est cette diversité qui ressort dans notre musique : cette diversité d’influences et cette liberté de création.

Notamment le côté oriental? 

Rami : C’est une facette que l’on n’avait pas trop exprimé par le passé mais qui est sous-jacente et sur cet album on a vraiment assumé ce côté oriental puisque 50% d’Aufgang vient de l’Orient!

 

Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment? 

Aymeric : Hier j’ai écouté le dernier album de Simian Mobile Disco qui est super, j’écoute aussi Kaazi, ils appellent ça de la deep-house mais c’est vraiment de la house à l’ancienne c’est génial, l’album s’appelle Zen Travel. Sinon j’écoute Johnny Cash depuis longtemps, particulièrement l’album avec la reprise de Depeche Mode, The Legend Of Johnny Cash.

 

Interview réalisé le 17 novembre avant leur concert au Flow.

Aufgang - Turbulences

Turbulences est disponible en streaming :
Apple Music
Spotify
Deezer

Retrouvez Aufgang :
Facebook
Site officiel