Interview

DBFC, l’importance du club

DBFC_by_Jacob Khrist

Auteurs de morceaux déjà cultes, les DBFC viennent de sortir leur très attendu premier album Jenks, manifeste d’un genre nouveau, le psychotronica.

Derrière ces 4 lettres mystérieuses, un quatuor-club mené par les deux têtes pensantes David Shaw et Bertrand Lacombe. Le premier est originaire de Manchester, le deuxième de Bordeaux et ont commencé leur collaboration sur scène pour David Shaw and The Beat. Entre l’alchimie de leurs univers musicaux respectifs et leur complémentarité en studio comme sur scène, DBFC est né.

C’est d’ailleurs à cet endroit précis que DBFC prend tout son sens. En envoyant leurs morceaux électro-rock où hommes et machines se répondent dans un joyeux bordel, le groupe cherche à faire ressentir à son public un état de transe générale : un moment où le temps se suspend à la boule à facette et où plus rien ne compte.

New Order, Happy Mondays, LCD Soundsystem, The Chemical Brothers : citez-les tous. Cachés derrière leurs lunettes noires, les DBFC signent avec “Jenks” un album universel destiné à quiconque voudra bien entendre ce message de liberté. Un album qui décomplexe notre époque et dont on avait fort besoin.

Nous les avons rencontrés à l’occasion de leur concert à la Maroquinerie le 31 mai dernier afin d’en apprendre davantage sur la composition de cet album.

 

Vous avez mis un certain temps à sortir ce premier album, vous vouliez toucher un certain public avant sa sortie ou c’est un cheminement naturel?

David Shaw : C’est intéressant ce que tu dis. On a une certaine culture de l’album et on voulait faire un vrai album comme nous l’entendions. Il s’avère qu’on a pas mal tourné et que ça nous a pris du temps. Ça nous a permis de faire l’album qu’on a fait aujourd’hui.

Bertrand Lacombe : On a pu tester nos morceaux en live.

David : Le meilleur test est sur scène. On a un album qui sonne du début jusqu’à la fin. Ce n’était pas prémédité, c’est plutôt en effet un cheminement normal. Ce n’est pas pour dire qu’on fonctionne à l’ancienne mais c’est cool de faire de la scène et de pouvoir tester les morceaux avant de les revoir en studio. Pour conclure, tu peux passer beaucoup de temps en studio et te retrouver sur scène avec des morceaux qui sont un enfer à jouer.

 

Vous êtes intimement liés à Manchester, David tu es né là-bas…

David : Alors oui, liés, personnellement parce que la famille, ensemble par les groupes qu’on a écouté mais ça n’est pas particulièrement ce qu’on veut mettre en valeur. “Évidemment il y a de super choses à Manchester mais on écoute énormément de musique depuis qu’on est gamins, on a eu cette chance de baigner dedans.

Bertrand : Il faut raconter que la scène de Manchester a tout une histoire et ce qu’on aime c’est le moment où il y a eu cette rencontre entre la house music et le rock. Ça s’est fait dans le temps, sur 10-15 ans.

David : Et ce n’est pas lié qu’à Manchester.

Bertrand : Nous ce qu’on aime, plus que de dire qu’on fait du “Manchester”, c’est un état d’esprit qui réussit à faire cohabiter ces différents styles, les marier et jouer avec.

 

Je vous emmenais sur ce sujet par rapport aux récents attentats qui ont eu lieu à Manchester et en Angleterre en général, je voulais connaître votre état d’esprit et savoir si selon vous, la musique devait porter un sens et avoir un rôle particulier dans ce genre de moments.

David : Bien sûr.

Il y a énormément de choses dans cet album qui sont un résultat d’événements tragiques qu’on a tous vécus et d’autres plus personnels pendant cette période d’écriture.

Un jour on était tous les deux dans le studio et on a eu ce moment où tu débordes d’émotions, où tu as les yeux gorgés d’eau et on s’est dit “il faut qu’on s’aime là”. Ça paraît peut-être naïf, con ou ce que tu veux mais c’est finalement le truc qui te rattache à la fin de la journée. Si tu n’as pas d’empathie, si tu n’as pas d’amour, ce sont des thèmes universels, ce sont des trucs dont toutes les chansons parlent tout le temps mais c’est notre point de vue.

Bertrand : C’est vrai que faire cet album ça nous a beaucoup aidé finalement. C’est à dire qu’on est passés à travers tout ça.

C’était un exutoire pour nous.

On n’en parle jamais directement mais on s’en est vraiment imprégnés.

 

Oui parce que quand j’y repense, il y a eu aussi les événements du 13 novembre à Paris.

David : Tu vois, on dit souvent qu’on est un produit de notre environnement donc ça veut dire qu’effectivement la musique nous influence mais notre environnement aussi et fait qu’on est ultra-sensible comme des éponges. A un moment on le recrache dans son mode d’expression et le nôtre c’est la musique.

 

Chloé Nicosia

Il y a un fort côté pop dans votre musique mais aussi une part laissé à un coté plus accidentel, quelle part laissez-vous à l’improvisation dans vos compositions et vos concerts?

David : C’est très intéressant, il y a un grande part laissée à l’improvisation.

Bertrand : Sur cet album, même si plusieurs morceaux peuvent paraître plus formatés que d’autres, il y en a de 3-4 minutes dans un format plus pop et d’autres durent jusqu’à 8 minutes dans un format plus déconstruit. Mais quoi qu’il arrive il y a quelque chose dans la composition et dans l’écriture de très spontané. C’était important pour nous, ça nous fait kiffer.

 

Comment ça se passe quand vous composez?

Bertrand : Il y a la bande qui tourne et on joue, on va jammer, on fait des séquences de 15 minutes et souvent en 15 minutes on a déjà tout composé, le refrain arrive, le couplet arrive, on danse…

David : Les gens nous font souvent la remarque que la musique qu’on fait a l’air très facile.

C’est très facile parce que ça marche entre nous.

La réalité qu’on se surprend constamment depuis notre rencontre. Il n’y a jamais de moment où on ne sent pas ce que fait l’autre.

 

Vos projets solos sont en stand-by pour le moment du coup? David, tu as collaboré avec Vitalic récemment?

David : Yep, yep. J’ai effectivement fait cette collaboration et on parle de faire d’autres choses. Bertrand fait aussi plein de choses de son côté. On dit souvent que c’est comme une carte et il y a des moments où on zoom sur des zones. En ce moment on fait ça. Surtout à l’époque dans laquelle on est tu ne peux plus te profiler sur un seul projet, en tout cas on est excités de pouvoir faire un peu ci et un peu ça. On n’a pas l’impression de perdre le fil.

 

Je vous ai entendu faire pas mal d’éloges sur votre public à l’étranger, notamment en Angleterre, vous pensez que votre musique est moins bien comprise en France?

Bertrand : Non pas forcément, mais c’est plus grisant quand tu joues à l’étranger. Les gens ne connaissent pas forcément tes morceaux, ils réagissent tout de suite. Parfois il y a une écoute un peu différente dans les pays anglo-saxons où tu sens qu’il y a une culture très forte et que les gens sont très à l’écoute.

En France, il y a plus une culture de la fête.

Dans un concert, il faut que les gens tapent dans leurs mains, qu’ils tapent du pied. En Angleterre tu sens davantage la culture et l’écoute. Ce qui nous fait délirer, c’est de jouer n’importe où, dans n’importe quel pays et n’importe quelle ville et de choper des gens et de les amener avec nous. Peu importe qui on a devant nous.

 

Le rock est mort?

David : Oh bah non. Alors tu ne vois plus de rockstars comme à l’époque. Aujourd’hui on ressent peut être moins ça mais le rock pour moi c’est avant tout un état d’esprit et un mode de vie. Alors je ne vais pas dire “on se lève rock, on pense rock” etc mais tu vois ce que je veux dire. Tu te lèves et tu n’en parles pas en fait, tu le fais. Il y a énormément de projets dont de super groupes dans le côté plus psyché, kraut, punk. Il y a plein de trucs qui se passent en fait. On est dans un moment de micro-célébrité, ce n’est plus écrasant comme les dinosaures de toutes époques confondues.

Bertrand : On n’a plus de Oasis aujourd’hui.

David : Oui voilà, des trucs dans cette tradition, des Led Zep, des Iggy Pop. On est plus dans des groupes qui font des super trucs mais parce que notre époque, parce que fucking Internet en fait.

Bertrand
: Et c’est aussi cyclique, j’ai un souvenir en France notamment à la fin des années 90 où le rock était fini, tout le monde ne jurait que par la French Touch. Tout d’un coup les Strokes sont arrivés avec leur album et tout le monde a halluciné. Du coup il y a eu un retour du rock. Je ne crois pas trop à la fin du rock.

Aujourd’hui dans la musique électronique, il y a un espace de revival où des gens ont l’impression qu’il y a des choses neuves alors qu’en fait c’est juste un recyclage de ce qui s’est fait il y a 20 ans.

C’est comme ça, la musique est cyclique et peut être qu’il y a un peu moins de groupes phénoménaux qui vont mettre parterre le monde entier mais ça arrivera peut être demain, je ne sais pas.

David : Bah voilà, c’est nous, c’est juste une question de temps. On assume.

 

Un instrument favori?

David : Le tambour!

Bertrand : Pff! Alors ça, mais vraiment… La basse.

 

Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment?

David : Je suis obsédé par The Oh Sees. Ce n’est peut être pas très récent mais leurs disques sont terribles. Leurs morceaux se ressemblent un peu mais ils tirent leur épingle du jeu, je trouve ça super fin mine de rien et en live c’est tout ce que j’ai envie de voir. SUUNS aussi.

Bertrand : Justement dans les derniers groupes rock, formation basse batterie guitare très simple, qui je trouve a apporté quelque chose de frais c’est Girl Band.

David : Ah oui! Bien sûr!

Bertrand : Parfois c’est tellement violent, c’est du bruit, mais il y a un truc dans ce groupe et dans ce qu’ils proposent que j’ai trouvé hyper frais un peu comme SUUNS justement ou The Oh Sees. On peut encore apporter et proposer des choses originales.

Un petit mot sur vos derniers clips, “Jenks” et “Disco Coco”?

David : Il y en a un qui a coûté très cher et qu’on n’aime pas beaucoup et l’autre nous a couté que dalle et on l’adore. On a travaillé avec quelqu’un qui s’est foutu de notre gueule.

Bertrand : On va faire un autre clip sur “Disco Coco” mais cette première vidéo nous a bien fait marrer. Je pense que dans la musique et dans l’art en général il faut toujours tracer une ligne droite dans ton concept et dans ton idée. Il doit y avoir quelque chose de spontané et qui résonne. La vidéo de “Disco Coco” s’est faite en deux secondes avec un iPhone et Boomrang mais l’idée du clip et ce que ça dégage correspond au morceau.

David : On n’était pas partis pour faire ça mais Marco Dos Santos est un super pote à nous, super photographe et réalisateur, super artiste, on le dit. Il n’y avait aucune prétention. Pour “Jenks”, on avait toute une idée à la base qu’on voulait et qui était importante pour nous et on est tombés sur quelqu’un qui n’a pas fait le clip pour nous mais pour lui.

 

On retrouve aussi dans votre production un côté “excellence électronique à la française”, qu’est ce que vous en pensez?

Bertrand : Il y a un groupe qui est une référence pour moi, c’est Poni Hoax. Je ne dirais pas qu’il nous a influencé mais dans un sens, parce qu’on a travaillé avec quelqu’un qui est directement lié à ce projet. Je trouve que c’est un groupe qui a un peu détonné dans ce qu’il a voulu proposer et qu’on adore, vraiment. On est hyper contents d’avoir travaillé avec Fred Soulard qui a mixé l’album parce que justement on savait qu’il allait comprendre ce qu’on voulait faire.

Poni Hoax c’est le groupe français dont on se sent le plus proche finalement.

On se sent plus proche d’eux que de Air, c’est sûr et certain.

David : C’est clair. Même si on ne fait pas forcément la même musique mais on préfère la démarche et les morceaux. Le premier album de Poni Hoax est super mais le deuxième est juste incroyable. Et bosser avec Fred ça a été un plaisir. Il a saisit notre vision, il est venu avec la sienne et il y a un eu super dialogue parce qu’il est aussi passionné que nous.

Bertand : C’est quelqu’un de doux qui a su canaliser notre énergie.

David : Et il a des yeux magnifiques. On finira là-dessus : le regard de Fred Soulard. Ça c’est de la conclusion.

 

Jenks est disponible depuis le 2 juin via Different Recordings – [PIAS] .

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Photo à la une : Jakob Khrist

Temps de lecture: 8 minutes