Interview

Kelly Lee Owens, force et détermination sur son premier album éponyme

 

Après avoir grandi au Pays de Galles où elle a appris le chant et les traditions galloises, Kelly Lee Owens a posé ses valises à Manchester puis à Londres. En travaillant comme disquaire, elle a rencontré Daniel Avery et Ghost Culture, devenus des amis proches. Kelly Lee Owens a profité de leur studio pour faire ses premières armes. En résulte un premier album éponyme sorti le 24 mars dernier sur le label norvégien Smalltown Supersound (Lindstrøm, Andre Bratten, Prins Thomas…). Elle aurait pu le sortir sur le label de ses amis Phantasy Records, mais la jeune galloise a de la suite dans les idées et aime avoir le choix. Ce caractère et cette détermination sont la force de cet album, en témoignent des morceaux comme « Keep Walking » ou « Evolution ». Rencontre avec la princesse de la musique électronique qui n’a pas sa langue dans sa poche.

 

Blank Title : Tu as fait tes premiers pas auprès de Daniel Avery et Ghost Culture, qu’est-ce que ça t’a apporté?

Kelly Lee Owens : Ce sont les premières personnes avec qui j’ai collaboré musicalement et ce sont devenus de bons amis avec le temps. Un jour, Daniel m’a demandé de faire des voix sur la première chanson qu’on a écrite ensemble, « Drone Logic« . Quand Erol Alkan du label Phantasy a entendu ce morceau, ils nous a dit qu’on devait continuer à bosser ensemble parce qu’il y avait quelque chose d’intéressant. Ça m’a permis d’être dans un espace confortable avec des gens qui me soutenaient. J’avais l’espace pour essayer, être encouragée, gagner la confiance dont j’avais grandement besoin. Je voulais voir ce que signifiait le travail de production, découvrir les synthés analogiques et la réelle connexion qu’on peut avoir avec une machine.

Je me suis rendue compte qu’il y a beaucoup d’humanité dans les machines. Elles peuvent être plus humaines qu’on ne le pense.

James Greenwood (Ghost Culture, ndlr) a travaillé à la prise de son et au mix de mon album. Il aurait pu le produire mais quand on est arrivés à ce point, je savais ce que je voulais. Quand il proposait des idées je n’étais pas forcément d’accord et j’arrangeais mes compositions selon mes désirs. C’est comme ça que j’ai commencé la production. C’est devenu mon propre album, ce que j’ai toujours voulu.

 

Comment as-tu rencontré Jenny Hval?

C’est Erol Alkan qui me l’a fait découvrir en la mentionnant. C’était au moment de son avant-dernier album Apolalypse, Girl. Il me l’a envoyé sans les voix, je n’avais jamais remixé personne et elle n’avait jamais été remixé. J’ai écouté la première chanson « Kingsize » et j’ai tout de suite voulu la remixer, j’ai directement su ce que je voulais en faire. Je ne l’ai jamais rencontrée en vrai, juste des mails. La technologie de nos jours!

 

 

Tu as composé ton album seule?

C’était moi et James. Il appuyait sur les boutons. Quand j’ai une idée créative qui arrive, je veux que les instruments sonnent directement comme je les imagine, je suis très impatiente. J’ai pour but d’honorer la première idée qui me vient à l’esprit donc il m’a surtout aidé sur ce point, il est très rapide.

 

Avec quels synthés travailles-tu?

On a travaillé avec ses synthés. Il y avait le Korg Mono/Poly qui est la plus belle création au monde. On a aussi utilisé Doc Time Sequencer pour beaucoup d’éléments. J’ai utilisé un Roland Space Echo, un Watkins Copicat Tape sur les voix. Quelques plugins sur Logic et je crois que c’est à peu près tout. Logic est le logiciel sur lequel je suis le plus à l’aise pour le moment. Je suis en train d’apprendre Ableton Live. Je ne me sens pas concernée par toutes ces mises à jour. Tant que ça fonctionne et que je sais ce que je fais, je me fous du reste.

 

Et sur scène ça se passe comment?

J’ai fait quelques lives avec cette formation : Ableton Live, un batteur qui jouait sur une batterie électronique et des pads, j’avais aussi une personne pour les synthés, les basses, je passais les éléments MIDI via Ableton et je chantais. J’ai fait ça pendant un an et j’ai changé cette configuration.

J’ai davantage confiance en moi et je sais désormais comment je veux me présenter. Maintenant il n’y a plus que moi.

Avant ça, le public se concentrait sur le fait qu’il y avait des musiciens derrière moi et à leur yeux je n’étais que la chanteuse. Je voulais que les gens sachent que la musique venait aussi de moi et créer un mouvement interactif entre mes sons et le public. J’aime me connecter aux gens et les challenger, leur faire savoir qu’on est là ensemble.

 

Tu as déjà joué à Paris?

Non pas encore, je fais ma grande première au Badaboum le 20 avril. Londres est la ville où j’ai le plus joué jusqu’à maintenant donc c’est excitant de jouer ailleurs. C’est génial de se dire que les gens dans le monde entier ont entendu ton album et qu’ils font l’effort de venir te voir sur scène.

 

Liam Jackson

Que peux-tu nous dire à propos d’Arthur Russell?

Sa musique m’inspire. Sans sa musique je ne saurai rien à propos de l’homme. La première chanson de lui que j’ai entendue était See-Through, elle m’a rendue complètement folle. Je l’ai écoutée sur mon iPod Nano, quelqu’un avait dû le synchroniser sans me le dire et du coup je ne savais pas du tout qui j’étais en train d’écouter. Ensuite j’ai approfondi et j’en ai appris plus sur sa vie et sur son œuvre. Il avait pour règle de faire de la musique tous les jours peu importe les évènements et j’aimerais être plus comme lui. J’adorerais pouvoir dire que je fais de la musique tous les jours mais ce n’est pas le cas! Il a composé jusqu’à ses derniers jours, c’était son mode de vie.

J’admire cet esprit. Il m’a encouragé à m’exprimer pleinement et ce que je ressens pour lui est très puissant.

 

Tu as d’autres influences?

Je ne parle jamais d’influences mais d’inspirations. Je pourrais mentionner Björk également, dans le sens où elle ne fait pas de compromis créatifs. Ça fait 20 ans qu’elle produit sa musique et son personnage est incroyable. Sur un autre plan, je parlerais aussi de mes grands-mères et de ma mère. C’étaient des femmes fortes du Pays de Galles qui avaient pour principe de travailler pour obtenir ce qu’elles voulaient. Elles me disaient tout le temps que si je voulais faire quelque chose, je devais travailler dur pour y arriver. C’est plutôt difficile lorsque tu es enfant d’entendre ça et au final quand tu grandis, tu apprécies cette éducation.

Peu importe ce qui m’arrive dans ma vie, aujourd’hui j’ai cet espoir et cet optimisme et j’espère qu’il est présent dans ma musique. Si les gens le perçoivent, c’est bien plus que tout ce que je peux demander.

 

Que penses-tu de la place des artistes féminines dans la musique électronique?

C’est une honte de devoir encore en parler. C’est juste emmerdant.

Je ne peux pas y croire. Quand vous avez autorisé le mariage pour tous en France, je me dis dit « Mais attends ce n’est pas encore légal?! ». En Irlande, l’avortement est illégal même si c’est un viol, même si c’est de l’inceste. Je me demande parfois dans quel monde on vit. Pourquoi ça se passe? Je pense qu’on est tous connectés dans cette mondialisation, qu’on le veuille ou non. Personnellement je pense que c’est merveilleux et qu’on devrait continuer à se mélanger. Mais il y a des personnes, gouvernements inclus, qui veulent s’accrocher au passé. On est dans cette période où s’ils ne s’accrochent pas assez fort, le changement va avoir lieu et sera irrévocable. Mais malheureusement pour eux, il arrive.

Aujourd’hui les gouvernements conservateurs insistent sur cette peur qui est présente dans la vie de tous les jours chez les gens, cette peur de l’inconnu, pour pouvoir mieux nous contrôler. Ils savent qu’on en apprend de plus en plus avec les réseaux sociaux, tout est plus transparent et ils ne peuvent pas s’en sortir comme ça. C’est leur dernière chance de prendre le contrôle sur nos vies. J’essaie d’aborder ce sujet comme de la psychologie pour que cela ait du sens.

Cette même peur, elle est présente chez les femmes. Je parlerai toujours des droits des femmes tant qu’il le faut parce que c’est important. Je ne vois pas de séparation entre la musique masculine et la musique féminine quand il s’agit seulement de musique. Mais pour une quelconque raison les femmes ont peur des retombées, des avis, ou alors elles sont stoppés. Je ne sais pas vraiment si c’est elles qui ont peur ou si on les arrête avant, ou les deux.

C’est très important pour les femmes d’avoir un espace où elles ont la possibilité d’échouer.

On ressent plein de pressions, on se juge personnellement plus que les autres nous jugent. Des femmes peuvent se dire « Non je ne vais pas le faire, ça ne va pas être bien, je ne vais même pas commencer ». On est influencées par notre propre jugement. Ça vient de notre éducation patriarcale. On doit juste continuer à créer, à faire des choses et parler de ces sujets. Je pense aussi qu’il ne faut pas blâmer tous les hommes, on doit les avoir de notre côté. Sans eux rien ne changera car ils sont encore à la direction de beaucoup de choses. Si on fait cela de notre côté ça ne marchera pas. On doit leur montrer les faits et les injustices que nous rencontrons afin d’être soutenues, faire face à ce problème de manière à ce cela puisse nous rassembler.

 

Avec quels artistes aimerais-tu travailler?

Juste parce qu’il est génial, Aphex Twin. Tout le monde voudrait être produit par Aphex Twin ou produire avec lui! Matthew Herbert pour ses samples, pour ses albums concepts et aussi parce qu’il travaille avec Björk et qu’il a une vision très flexible des collaborations. Peut-être Jon Hopkins aussi.

J’aimerais remixer l’album Hopelessness d’Anohni (Antony and the Johnsons) qui traite des sujets politiques dont on vient de parler. Cet album est très puissant et incroyable. Et tout simplement continuer à collaborer avec des gens comme Jenny Hval, des artistes féminines qui débutent et souhaitent être conseillées parce que j’apprendrais autant qu’elles.

 

Qu’écoutes-tu écoutes en ce moment?

Il y a un groupe féminin africain que j’ai entendu la semaine dernière Les Amazones d’Afrique. Leur album s’appelle République d’Amazone, c’est un mélange de musique électronique et de voix africaines, c’est chouette. L’argent récolté ira à une œuvre caritative en Afrique. Bizarrement, je retourne à In Rainbows de Radiohead, il a 10 ans cette année et la production est juste géniale. Ils sont si talentueux, on dirait que ça a été fait hier. J’écoute aussi The Night Land de Talaboman qui est vraiment top.

 

Kelly Lee Owens sera en concert le 20 avril au Badaboum et le 11 juin au festival We Love Green.

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