Interview

The Unlikely Boy, porte-parole d’une jeunesse libre

Alors que les actualités tournent en boucle sur la réforme du code du travail, le terrorisme et les déboires moraux de notre nouveau gouvernement, The Unlikely Boy sort l’air de rien son premier EP Expectations qui en dit long sur l’époque que nous traversons.

L’EP de The Unlikely Boy s’ouvre sur une citation de Christiane Taubira :

“Je ne pense pas que l’on doit lui donner une place ou qu’on puisse lui donner une place, je l’invite à prendre a place. Toutes nos institutions et nos instances ont été pensées et formatées sur l’ancien monde. Et vous la jeunesse, vous les jeunes, vous êtes dans le monde actuel et dans celui qui va venir donc il est temps que vous ayez la capacité d’intervenir sur ce monde-là.”

 

De l’art de déclamer des phrases à rallonge en bonne oratrice qu’elle est, Christine Taubira appelle donc les jeunes Français à prendre leur “place”. Mais pour faire quoi exactement?

Du constat que notre société est en pleine évolution, The Unlikely Boy dresse dans Expectations le portrait d’une jeunesse quelque peu désabusée aux repères instables. Alors que certains les appellent les millenials, que d’autres réfutent complétement ce terme et que quelques uns suggèrent qu’ils n’ont jamais existé, Eléna Tissier de son vrai nom se place à la fois comme témoin et représentante de cette jeunesse qui peine à trouver cette fameuse place dans un monde malade, que ce soit d’un point de vue identitaire, professionnel ou bien culturel.

Sous un pseudo créé pour porter à confusion et avec une dose de sarcasme, les quatre chansons portées par The Unlikely Boy retentissent comme des messages d’espoir, un appel à une lutte pour protéger ses idées, ses choix et ses projets. Pour soutenir ses propos, la multi-instrumentiste offre une pop électronique décomplexée, un brin rétro pour motiver ses auditeurs à retirer leurs pantoufles et les pousser à agir. Au moins danser. C’est ce que l’on retrouve tout le long de cet EP une volonté en filigrane de faire bouger les lignes et les esprits, de fêter l’énergie à disposition pour participer à cette perpétuelle reconstruction du monde dans lequel nous vivons.

Nous avons profité de quelques instants pour interviewer The Unlikely Boy avant son concert à l’International le 28 avril dernier dans le cadre de la Release Party d’Expectations. The Unlikely Boy sera en DJ set ce soir 8 juin au Petit Bain dans le cadre de la soirée La Freix et le 9 juin à Cuillé (53) au festival Les Mouillotins.

© Flavien Prioreau

 

Le Bombardier : Pourquoi The Unlikely Boy?

Eléna Tissier : “unlikely” est à prendre dans le sens d’improbable. On m’a toujours renvoyé l’image de quelqu’un d’inclassable, qu’on a du mal à mettre dans une case, qui aime des choses très variées et qui traine dans des milieux très variés. C’est aussi un mot avec lequel j’avais un gros tic de langage et ça me collait bien.

“boy” parce que depuis toute gamine j’ai toujours eu un côté androgyne qui était beaucoup plus accentué à une période où on me prenait systématiquement pour un mec. Je suis homosexuelle aussi. Ce sont des choses qui me marquent et qui font partie de ma personnalité et de ma construction identitaire. J’aime bien faire le parallèle avec le fait que dans la musique il y a toujours moins de femmes que d’hommes.

 

Tu as mis combien de temps à composer cet EP?

J’ai lancé ce projet il y a quelques années et j’étais encore aux études jusqu’à la fin de l’année dernière. Je ne pouvais pas être sur mon projet musical à plein temps. Depuis le début de ce projet je voulais explorer l’environnement électronique, la MAO. J’ai passé beaucoup de temps à approfondir l’utilisation des logiciels et j’ai fait des exercices de styles en faisant des productions house, chill et techno pour expérimenter plein de choses différentes. Cet EP, c’est la première sortie avec un univers plus marqué, plus ciblé et plus déterminé, un projet plus réfléchi où on sort de l’exercice pour proposer un univers particulier.

 

© Flavien Prioreau

Tu t’intéresses principalement à la jeunesse dans cet EP…

Je suis marquée par tout ce qui se passe actuellement dans notre environnement concernant les gens qui ont mon âge. J’ai 26 ans. Autour de ma tranche d’âge, beaucoup sortent d’études souvent longues, souvent difficiles. On s’est fait beaucoup d’espoir et d’illusions puis on arrive dans la vie active en voyant que tout est très compliqué, qu’il y a plein de choses à réinventer, à réécrire. Je suis juste marquée parce que je vis, par mes relations, parce que j’échange avec mes amis, par ce que je vois dans mon entourage professionnel. Tous ces gens qui sont complètement perdus et qui abandonnement parce qu’ils ne voient pas à quoi se raccrocher ou des personnes qui se battent tous les jours et qui ont tellement de mal à voir les fruits de leur travail. C’est mon environnement quotidien, ces personnes m’ont inspiré cette thématique de l’EP.

 

Chacun a du mal à trouver sa place malgré ce que peut dire Taubira dans l’introduction de ton morceau “Night Owls”.

C’est un peu ce que j’essaie d’exprimer dans cet EP, c’est cette idée que quelque part on n’a plus rien à perdre et qu’il y a une certaine forme d’énergie ou de désespoir. Il faut juste s’accrocher coûte que coûte à son idée, à son projet, son concept, n’importe quoi qui nous tient en vie et à cœur, qui nous fait lever le matin et d’absolument tout mettre en œuvre pour y arriver. Il faut faire table rase de comment les générations d’au-dessus voient les choses parce qu’ils ont grandi et travaillé dans un contexte qui n’était pas le même. Il faut arrêter d’essayer de comparer et juste prendre la chance. En ce moment tout évolue avec le numérique et il y a plein de choses à redéfinir. On a la chance d’être dans une époque charnière où l’on peut reconstruire et innover.

Il faut s’accrocher à ces pensées pour aller de l’avant.

 

Tu viens d’une formation plutôt classique, comment en es-tu venue à la musique électronique?

J’ai commencé comme pas mal de gamins vers 5 ans à faire du solfège en école de musique. Plus tard j’ai eu pas mal de profs différents en guitare, basse et piano. J’ai repris une licence de musicologie ces trois dernières années. Pendant longtemps j’ai joué dans des groupes pop/rock et je me suis remise intensément à la musique vers 20 ans avec une véritable idée de live. Mon expérience de groupe m’a donné la volonté d’être autonome et d’explorer l’électronique. J’aimais déjà beaucoup les nappes de synthé et dans mes groupes personne n’en jouait donc j’en rajoutais. Ça me faisait utiliser l’ordinateur et du fait de mon utilisation par le biais de ces groupes, j’ai voulu creuser le fonctionnement de la production électronique. J’ai accédé à une très grande autonomie en décidant de toutes les lignes, pouvoir finir une chanson chez-moi en entier de A à Z et faire du live avec ce même morceau, le tout en n’ayant besoin que de ma personne.

 

Tu joues seule en live?

Oui je suis toute seule en live. J’ai mon ordinateur qui est un peu la pièce maîtresse de tout le fonctionnement. J’ai 3 pads, un pad rythmique, un pad pour lancer mes parties, une table de mixage, un clavier, une basse, une guitare et un micro. C’est un peu orchestral, c’est assez dur à gérer. Il faut être bien réveillé.

 

Dans tes influences tu cites davantage des jeunes projets comme Fishbach ou Colorado que des grandes pointures, comment vois-tu la scène musicale française actuelle?

Je suis totalement passionnée par le monde des médias, des tendances, de l’innovation et de ce qui se fait. Bien sûr je vais réécouter des choses plus anciennes mais ce qui me passionne c’est d’aller écouter tous les jours ce qui se fait, rencontrer les gens, d’avoir les pieds dans l’actualité. J’ai une bonne cartographie de la scène actuelle et je trouve qu’elle est plutôt en ébullition. Il y a plein de choses qui se font plutôt dans des courants assez variés aussi bien en français qu’en anglais, dans des choses plus pop, que garage ou purement électronique. Il y a pas mal d’interaction entre ces différents pôles stylistiques. Même s’il y a plus de choses à Paris qu’ailleurs, il y en a aussi en province.

C’est une scène inspirante et stimulante.

 

© Diego Argerich

La construction de soi est un thème qui revient souvent dans ton EP.

Sur “Outsiders” c’est plutôt une chanson ironique avec tout ce que nous demande la société aujourd’hui où il faudrait avoir toutes les compétences, toutes les qualités, ça n’a plus de sens. J’ai des potes qui regardent des offres et pour pouvoir répondre il faudrait que tu aies fait 10 formations, c’est assez fou. C’était une chanson dans ma tête par rapport à ça parce que beaucoup de gens qui ont du mal à trouver leur place parce que les attentes sont folles. “Lead Your Way”, c’est ce que j’appelle ma chanson YOLO. C’est aussi ironique, comme tout l’EP au final. Je ne sais pas si les gens vont le ressentir mais il y a quelque chose d’assez kitch et rétro avec des paroles assez simples. Ce n’est pas de la chanson avec des textes travaillés.

C’est une chanson qui me donne la pêche en mode “fais ton truc” et je pense que c’est important de ne jamais s’arrêter aux critiques et au regard des gens. A la peur en fait. Il faut tenter les choses.

 

Quels sont tes projets à venir?

Différentes collaborations ainsi qu’un projet de clip qui va voir le jour après différentes péripéties. Des dates vont aussi s’annoncer pour cet été. J’ai fait beaucoup de DJ sets depuis le début de The Unlikely Boy mais ça devrait bientôt s’équilibrer entre lives et DJ sets. J’ai aussi commencé à travailler sur un prochain EP donc disons qu’en septembre il y aura certainement du nouveau.

 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

Cette année j’écoute beaucoup Fishbach, Agar Agar, Colorado. Les anciens EP de Claude Violante, Theodora, Oklou. J’écoute vraiment toutes les sorties et au jour le jour j’essaie de me tenir informée à fond, surtout sur les scènes électro-pop. Je suis beaucoup moins branchée rock de manière générale ou d’autres esthétiques.

 

Un instrument préféré?

Non, ma problématique c’est justement que je n’ai jamais réussi à choisir. J’ai étudié à niveau égal la basse, la guitare et le piano, du coup j’ai les 3 sur scène en plus de ma voix. Je me considère beaucoup moins chanteuse mais je ne me voyais pas sans voix humaine et sans textes sur ce projet du coup je me suis décidée à en ajouter. Mais si je devais choisir pour jouer dans d’autres groupes en parallèle à ce projet je pense que ce serait plutôt la basse.

 

Expectations est disponible depuis le 29 avril.

 

The Unlikely Boy en concert :
08/06 : @Le Petit Bain, Paris (event)
09/06 : @Festival Les Mouillotins, Cuillé (event)

© Martin Rose

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