Interview

King Child ou les désillusions de l’Enfant Roi

«2010. Les femmes contrôlent le monde. Seuls cinq hommes ont survécu. La chasse est ouverte. » Ainsi commençait le clip de “Do You Read Me” de Ghinzu, l’un des singles phares de leur gigantesque album Blow sorti en 2004. Si le groupe avait un peu d’avance sur leurs prévisions et que les femmes n’ont toujours pas pris le pouvoir en 2018, on se demandait surtout qui allait bien pouvoir prendre la relève de cet âge d’or du rock belge.

Une quinzaine d’années plus tard, le groupe King Child fait sa première apparition en présentant fin 2017 Meredith, premier album acclamé par la critique belge mais aussi française (Les Inrocks, Rolling Stone…). Si le public français rencontre quelques difficultés pour s’ouvrir aux talents qui se situent pourtant juste de l’autre côté de la frontière (non, on ne parle pas de Roméo Elvis) et restent bloqués sur Charlotte Gainsbourg et Eddy De Pretto à ce moment-là, King Child est rapidement reconnu comme un groupe à suivre de très près en Belgique.

Composé du chanteur bruxellois Quentin Hoogaert et du multi-instrumentiste et ingénieur du son lyonnais Jean Prat, ces deux-là expliquent leur nom de groupe aussi bien par leur affection à l’enfance, ce pays imaginaire définitivement perdu, et par leur casquette de jeunes pères. Mais surtout, par leur naissance dans les années 80, cette époque d’insouciance post-Trente Glorieuses qui ne les avait pas préparés psychologiquement à vivre le grand bouleversement des années 2000 avec ses menaces terroristes, sa révolution numérique et son réchauffement climatique.

Et c’est précisément ce dont rend compte le groupe à travers son premier album tout en clair-obscur. De l’amour au sens large, de la rupture à la perte de l’être cher, de sujets plus vastes comme l’écologie (“Desert”) ou la violence avec “23 février” composé entre les attentats de Paris et de Bruxelles pour traiter in fine de celle infligée aux femmes. Du poignant “Meredith” à “True Romance” qui laisse sans voix, en passant par le somptueux “Ghost Dance” hésitant entre retenue et rage, tout est sous contrôle, des lignes de chant cristallines à la maîtrise des arrangements, sauf les émotions qui viennent vous prendre à la gorge lors de l’écoute. Les thèmes universels traversés par le quotidien parleront bien évidemment au plus grand nombre et font de Meredith un album accessible, comptant aussi sur cette adaptation de “Deux arabesques” de Debussy où passé et présent se confrontent insidieusement.

Le groupe n’en est pas à son premier coup d’essai et cela se ressent tout de suite : King Child possède déjà sa patte musicale. Des influences, ils en ont probablement des centaines. Mais à les écouter, tout nous renvoie vers la fin des années 90, début des années 2000 et à cet avènement du rock en Belgique : Girls in Hawaï, dEUS, Ghinzu… mais quelques aspects mélodiques nous transportent aussi de l’autre côté de La Manche, à l’époque où Muse ne s’était pas encore spécialisé dans l’animation de stades.

Alors, la crainte qu’un aussi bon groupe en studio se révèle décevant sur scène était justifiée. Une peur balayée en un tour de main lorsque les quatre musiciens ont foulé la scène de la Madeleine en août dernier à l’occasion du Brussels Summer Festival. On les a rencontrés à la suite de ce concert pour leur poser quelques questions.
 

Le Bombardier : Vous préparez actuellement un deuxième album, vous pouvez m’en dire un peu plus ?

Jean : On va sortir un premier single en novembre et l’album sortira en février.

Quentin : On a fait les maquettes mais on n’a pas fait la mise à plat ni l’enregistrement.

Jean : En ce moment, on travaille sur des démos qu’on essaie de rendre les plus abouties possibles et ensuite on entre en phase d’enregistrement définitive. Au final ça va très vite. On met des plombes à faire les démos mais l’enregistrement durera deux semaines, parce que tout sera prêt. On le fera en septembre.
 

Je lisais que vous ne vouliez pas vous formater pour le premier album, ne pas avoir de contraintes. Est-ce que vous vous êtes fixé une directive pour celui-ci?

Jean : La directive c’est d’arriver à être davantage contents de nos morceaux et continuer ce qu’on a lancé, tout en…

Quentin : faisant évoluer les choses quoi.

Jean : Oui puis tu sais, resserrer un peu le discours. On a bossé deux ans sur notre premier album, là on l’a joué, on a eu aussi le temps de l’appréhender et de le vivre sur scène. On n’avait même pas fait une dizaine de dates avant qu’il ne sorte. Et là, il y a déjà des nouvelles chansons qu’on teste sur scène, on a joué deux inédites ce soir. Et on a envie de se resserrer dans la couleur, le style, dans ce qu’on veut donner en fait.

Quentin : On s’affine, oui.
 

Par rapport au discours, vous ne sentez pas un léger contraste entre le nom de votre groupe et les sujets difficiles que vous traitez?

Quentin : Non au contraire, je pense que c’est vraiment à propos. Dans le sens où on largue comme ça des enfants sur Terre. La pochette reflète bien ça d’ailleurs, de prime abord c’est un monde assez enfantin mais en fait il y a beaucoup d’éléments qui rappelle une certaine dureté du monde dans lequel on les fait évoluer. Je pense que c’est tout à fait raccord.
 


 

Vous avez une chanson sur la violence faite aux femmes, …

Quentin : On parle de la mort, de fantômes, de plein de choses. Justement, on est issus de cette génération des enfants nés dans les années 80, c’était une nouvelle ère.

Jean : C’est aussi le choc technologique. On fait partie d’une génération où il y a eu une évolution technologique qui a changé notre manière de vivre de façon incroyable, c’est allé très très vite.

Quentin :

Les années 80, c’était une époque où tout le monde pensait que c’était la fête. Et voilà où on en est aujourd’hui.

 

C’était un peu la fête à ce moment-là.

Quentin : C’était trop la fête ! Mais du coup nous, on y a cru. Et on est devenu des petits monstres.

Jean : Faut pas être désabusés, regarde, on est à La Madeleine, c’est beau, j’ai de la Maes, c’est la fête oui !

[L’agent du groupe] Tu regardes Disney, Minnie qui lâche son mouchoir, Mickey qui tombe directement amoureux. Où est-ce qu’on a vu ça?

Jean : Tu te dis que ça va se passer pareil. Et hop, 35 ans et trois divorces, allez ! (rires)
 

En parlant de choses qui vont vite, King Child est né en 2016 et vous en êtes à votre deuxième album.

Quentin : Tu trouves que ça va trop vite?

Ça prouve que ça fonctionne.

Jean : On n’en est pas non plus à notre premier coup d’essai. On se connaissait depuis longtemps.

Quentin : On se connaissait déjà musicalement et on savait ce qu’on avait envie de faire. Ce n’est pas comme si on sortait d’un garage à 18 ans.

Jean : Nous on l’impression que les choses vont vite mais ça ne va jamais assez vite. Là où ça avance, c’est qu’on a eu la chance d’avoir un entourage rapidement, dès le premier album avec un agent, un tourneur, un attaché de presse et du coup forcément il s’est passé quelques trucs. Il y a des retours et on a envie que ça continue. On ne savait pas du tout ce qu’on allait faire après notre premier album, s’il fallait se concentrer sur les dates et écrire des chansons plus tard. Et en fait on a continué donc on s’est retrouvé avec un nouveau stock de chansons et on n’avait pas envie d’attendre deux ans avant de les sortir parce qu’après on va en faire des nouvelles, et encore des nouvelles… Et on a envie que ça sorte. A chaque fois qu’on fait une nouvelle chanson avec Quentin on se dit « Tiens, c’est sur celle-là qu’on va faire un clip ! ». Et à la suivante on se dit la même chose. C’est tellement de travail de sortir un disque et de le prévoir un an à l’avance, de tout coordonner, de faire les concerts. Donc on prévoit une sortie dans un an, et tout d’un coup il ne reste plus que deux mois.
 

Vous sentez un accueil différent entre la France et la Belgique?

Jean : Oui.

Mieux en…?

Jean : Belgique.

Quentin : C’est très différent.

Jean : Moi je m’en fous, je suis français, je suis expatrié maintenant. Il y a une vraie différence de culture musicale entre la France et la Belgique. Il suffit d’allumer la radio dans chaque pays pour s’en rendre compte. C’est beaucoup mieux en France (rires). Je ne dis pas que ce n’est pas le cas en Belgique mais il y a quelque chose d’ultra formaté en France, tu as les radios à grandes écoutes genre NRJ, Fun Radio et compagnie. Ou, autre chemin possible, tu arrives à rentrer sur France Inter et du coup tu es un peu alternatif et tu peux avoir un autre discours. Mais si tu ne rentres pas sur ces grosses radios nationales qui sont ultra formatées, qui passent rarement un morceau de plus de trois minutes, c’est un peu plus compliqué et tu auras moins voix au chapitre. Bien sûr qu’il y a des radios alternatives et on est rentrés dans les radios Ferrarock, FIP, évidemment. Mais c’est quand même ces grosses radios qui ont un impact énorme. Et ce qu’elles passent toute la journée, c’est assez éloigné de King Child.

En Belgique on le voit, il y a un retour plus positif sur notre entourage professionnel, sur le retour du public, sur le nombre de concerts. C’est évident en fait. Tant mieux. On est très heureux.

Quentin : La presse spécialisée a vraiment bien accueilli l’album en France. On a eu les Inrocks, Rolling Stones. C’est d’ailleurs ce qui nous a un poil étonné. On a eu de la presse de malade.

Jean : La Belgique a vraiment la cote musicalement.

Quentin : C’est plus éclectique de toute façon, avec nos deux régions, et ça génère d’autres styles musicaux. On est vraiment au croisement au niveau de l’Europe entre l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France, on est moins auto-centrés. On est un petit pays et on s’est fait passé dessus pas mal de fois quand même.

Jean : Mais on est très bien ici et on est super heureux que ça avance. Après évidemment, moi j’ai envie que ça avance aussi en France, il y a aussi un peu de fierté. Ceci dit il y a plein de dates qui tombent en 2019.
 


 

Vous avez réadapté “Ghost Dance” en live, j’ai beaucoup aimé cette version. Qu’est ce que vous pouvez me dire de ce morceau?

Jean : Et bien, ce morceau quand on l’a composé, on s’est dits « Sur cette chanson, on va faire un clip! ». On avait un super clip avec une idée de ouf, on en a parlé au réal qui nous a demandé notre budget et on est partis sur un autre titre (rires). Dans la version album il y a beaucoup de tension dans la chanson donc tout le long ça reste assez contenu. Comme s’il y avait un truc, une envie que ça sorte, mais ça ne sortira pas. Il y a une espèce de frustration qui se crée, comme dans le texte un peu aussi. Donc sur scène, on la monte un peu plus haut et elle passe un cap au niveau de l’énergie.

Quentin : De toute façon il n’y a rien à faire il y a l’énergie du live qui joue beaucoup. Et ça fait un an qu’on la joue sur scène.
 

C’est marrant d’ailleurs ce jeu de chaises musicales que vous faites lors de vos concerts, vous changez tous de place et d’instruments.

Jean : Je rêvais d’être artiste de cirque, enfant. Mais je ne sais pas jongler. Donc on a mis les instruments du groupe et nos noms dans un chapeau et après une soirée bien arrosée… on a tiré au sort. Du coup ça tombe bien parce que c’est tombé sur les trucs qu’on savait plus ou moins faire. Au premier tirage, Quentin était à la batterie et c’était monstrueux. Mais oui, plus sérieusement, on a cette formule à 4 et on a la chance de jouer avec notre guitariste Philippe et notre bassiste David et ils savent jouer plein de trucs. Moi aussi, donc autant en profiter pour que la scène devienne un terrain de jeu. Que ça donne un peu de piment. C’est plutôt sympa et on a l’impression que c’est une bonne formule. On est bien ensemble et ça va à tout le monde de switcher. Et pour le public je me dis que ça doit être assez sympa.

Quentin : Oui, puis on sert la musique aussi. S’il y a une guitare qui est moins importante, le guitariste va aller au clavier par exemple.
 

Vous écoutez des choses en ce moment?

Jean : On écoute beaucoup nos nouvelles chansons. En phase de création, il m’est très difficile d’écouter autre chose. Ou alors des classiques que j’écoute depuis 30 ans, Chet Baker ou Radiohead. Mais pas de découvertes. Ce n’est pas forcément parce que je suis auto-centré mais on a tellement la tête dans les nouvelles chansons, c’est un processus de maturation qui est assez long.

Quentin : Et ça nous évite de dévier aussi. De ne pas se faire trop influencer par d’autres choses.

Jean : Après l’album on pourra se lâcher. D’ailleurs on attend la suite de “Despacito”. Ils en sont où?

Quentin: Ils sont multimillionnaires en fait et ils ont acheté une île. On en entendra plus parler !
 

Meredith est disponible via Pieuvre/Inouie Distribution.

King Child en concert :
16 novembre : Le Salon, Silly (BE)
13 février : Le Botanique, Bruxelles (BE)