Interview

Les huit regards obliques d’Etienne Jaumet

Photo : Philippe Lebruman

Chaque nouveau projet d’Etienne Jaumet réserve son lot de surprises et Huit regards obliques n’est pas en reste. Pour son troisième album solo, le musicien se débarrasse du lourd héritage du jazz pour l’adapter à sa manière, muni de son saxophone, de ses synthés, d’une TR-808 et de sa voix. Etienne Jaumet parvient à remettre au goût du jour des classiques de Sun Ra, Ornette Coleman ou encore Mile Davis en les entraînant dans une nouvelle dimension, à l’embranchement de la techno de Détroit et de la house. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le disque est mixé par I:Cube, un autre habitué de la maison Versatile.

Huit regards obliques offre un voyage spirituel et mental en terre énigmatique, où certains puristes du jazz pourront se perdre en cours de route mais où les novices pourront s’initier au genre monumental que le musicien affectionne tant. Du plaisir personnel à reprendre des thèmes qui le poursuivent depuis son adolescence, Etienne Jaumet se transforme en passeur et transmet à travers cet album sa passion pour les solos de saxophone psychédéliques, aussi époustouflants qu’hyptonisants, soutenus par des beats dansants et des nappes synthétiques dont lui seul détient le secret.

On a interviewé Etienne Jaumet pour lui poser quelques questions à propos de cet album et de son amour sans faille pour le jazz.
 


 

Le Bombardier : Alors, 8 regards obliques. Troisième album solo, plutôt orienté jazz…

Étienne Jaumet : Ah, tu mets un petit “plutôt” avant.
 

Parce que l’album reste dans une veine électronique.

L’idée, ce n’était pas de renoncer à tout ce que j’avais fait avant, à mon expression et à ce qui se passe sur scène. J’ai toujours eu en tête ce défit de refaire du jazz un jour parce que c’est ce que je jouais quand j’étais étudiant. Il y a des thèmes qui m’ont toujours hantés, que je jouais par plaisir à la maison. Je me suis dit que ça serait possible de l’intégrer à mon instrumentarium, à mon expression on va dire actuelle de synthés, de solo. J’ai fait quelques expérimentations avec Zombie Zombie en reprenant “Rocket Number 9” de Sun Ra et ça avait déjà marché. J’ai ensuite essayé avec “Spiritual” qui est une reprise de John Coltrane, un morceau que je joue depuis longtemps. Le thème est très simple et pourtant très beau. Comme j’ai vu que ça marchait en solo, j’ai essayé d’en faire d’autres qui me plaisent dans cet esprit spiritual modal.
 

Comment as-tu choisis les morceaux que tu allais reprendre?

Certains, juste pour le plaisir de les jouer. Des thèmes comme “Caravan”, ce sont des trucs qu’on apprend au saxophone dès le départ. D’autres par goût, par exemple je joue depuis très longtemps le “Theme From A Symphony” d’Ornette Coleman. J’avais emprunté le CD à la médiathèque quand j’étais ado. Ensuite ce sont des morceaux fétiches comme “Theme De Yoyo”. La première fois que j’ai entendu ce morceau de Art Ensemble Of Chicago je n’en revenais pas, c’était il y a une quinzaine d’années. Je me suis dit que c’était un mélange fou, puissant et en même temps décontracté. J’aimais bien le côté spontané de ces morceaux et la force mélodique qu’ils avaient. Chaque morceau a son histoire. Il n’y a pas de morceau où je me suis dit “Tiens, je n’y arrive pas, je ne le fais pas”. Peut-être parce que j’écoute un certain style de jazz qui n’est pas trop compliqué.
 

Tu as commencé le saxophone très tôt mais quelle a été ta toute première rencontre musicale?

Ce n’était pas le jazz. La première rencontre que j’ai eu avec la musique, c’est celle que tout le monde a : celle des dessins animés, des films, ce qu’écoutent les parents. J’ai pris le saxophone un peu par hasard parce que mes parents nous avaient proposés à mon frère et moi de jouer d’un instrument. Mon frère avait choisi la trompette et moi le saxophone, on trouvait que ça allait bien ensemble. Justement, les profs de saxophone ne veulent pas vraiment qu’on commence par jouer du jazz parce que c’est une façon de jouer différente du classique. Il y a un rapport au son et à l’embouchure qui est très différent et qui perturbe en fait. Donc le jazz c’est venu beaucoup plus tard. Ensuite, mes premières amours musicales et ce que j’ai voulu jouer avec les copains, c’est plutôt du rock.
 

Tu parlais de ce côté spirituel qu’on retrouve dans Zombie Zombie ou dans Etienne Jaumet, et notamment dans l’unique composition de l’album qui s’appelle “Ma révolution mystique”. Ce sont des thèmes importants pour toi?

Effectivement, c’est quelque chose qui m’intéresse dans la musique. Quand la musique est habitée par quelque chose, quand elle évoque quelque chose qui nous dépasse et auquel on s’accroche et nous porte. Ça se rapproche d’une expérience spirituelle. Donc c’est peut-être pour ça que j’ai davantage accroché au jazz spirituel que le jazz de la Nouvelle-Orléans ou à d’autres musiques plus modernes comme le jazz fusion.

J’aime en musique, les sons et les styles qui font voyager et qui sont mystérieux.

 

Tu as enregistré cet album en trois semaines, avec un set d’instruments limité et quelques contraintes. J’ai l’impression que tu te fixes les mêmes objectifs et que tu les radicalises d’albums en albums.

Ce n’est pas nouveau que j’essaie de faire des choses très rapides mais je trouve que c’est quelque chose qui manque dans le jazz aujourd’hui et dans la musique en général.

C’est à dire que la pression économique, l’obligation de réussite, je ne sais pas à qui la faute, c’est tellement difficile de s’en sortir en musique, de s’imposer, que souvent les artistes pensent beaucoup à ce qu’ils font en essayant de l’intégrer dans un style ou en achetant le dernier instrument à la mode ou en ayant une espèce de course à la nouveauté et au bon goût.

Je trouve que les gens ont oublié qu’en fait le jazz c’est une musique qui a émergé toute seule, dans les clubs. C’est une musique pour faire danser les gens à la base. Quand les jazzmen ont commencé à faire ces thèmes, ils n’avaient aucune idée qu’un jour cela allait devenir du classique parce qu’on parle maintenant des standards de jazz. Au départ, c’était plutôt une musique de contestation underground, un peu hors la loi.

Je trouve qu’aujourd’hui on a perdu ce côté, on fait juste de la musique sans réfléchir, par réaction, par envie, par plaisir. Et c’est pour ça que je continue avec cette recherche personnelle de spontanéité, d‘improvisions et de rapidité. J’y retrouve quelque chose proche du jazz dans cette démarche.

 

Je lisais dans une précédente interview qu’un jour tu adorerais faire un album qui ne serait pas un album de club…

Entre temps j’en ai fait un avec Sonic Boom et Céline Wadier, on a fait un hommage à La Monte Young à l’initiative de la Philarmonie de Paris. C’était vraiment hyper planant. Je me suis beaucoup amusé avec ça mais je pense que j’aime bien alterner, passer de l’un à l’autre. Parce que finalement cet album de jazz est devenu très club. Il y a quelque chose qui me gêne dans le jazz, c’est la rythmique. C’est à dire qu’elle est très complexe et qu’elle demande des batteurs et j’ai voulu dépasser ce côté technique pour me consacrer au thème, aux sons et à l’émotion de l’improvisation.
 

Tu n’as pas rencontré de problèmes avec une TR-808 pour la rythmique?

Je ne sais pas, c’est aux gens de le dire. Ça va en détourner beaucoup de faire des standards avec ces rythmes syncopés. Mais j’ai fait abstraction de tout ça, j’ai pris la rythmique la plus simple possible en essayant de faire en sorte que ça fonctionne, qu’on retrouve cet esprit jazz.
 

Dirais-tu que cet album est une initiation au jazz?

Tout le monde a des lacunes en jazz. C’est ça qui me gêne un peu, je n’ai pas envie que ça devienne une musique de vieux. Je ne dis pas que je suis jeune, mais !

Je pense que c’est une musique qui doit sortir de son confort et de son auditoire habituel et c’est pour ça que j’essaie de bousculer ça en espérant que les gens me suivent. J’espère que ça incitera les gens à écouter du jazz. Ce sont souvent des artistes en marge qui m’ont fait rentrer dans un style ou dans un autre. Le jazz peut parfois paraître rébarbatif avec les solos, ce côté technique et pourtant je pense que c’est une musique merveilleuse où il y a beaucoup de choses à découvrir.

 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

J’écoute de plus en plus de jazz, de musiques contemporaines, de musiques planantes. De moins en moins de rock. Je me rends compte qu’il y a quelques trucs qui passent comme Sleaford Mods. Je ne sais pas si c’est une nouveauté mais en tout cas il y a une démarche par rapport à la musique rock qui est nouvelle et qui fait du bien je trouve. Parce qu’on a l’énergie et en même temps pas du tout la même production. On sort du schéma quatuor sur scène et pourtant il y a quelque chose de contestataire qu’on peut retrouver dans l’essence du rock. Sinon en jazz, c’est un peu l’Angleterre où ils sont toujours un peu à la pointe du jazz moderne. Des gens comme Sons Of Kemet, Szun Waves avec un batteur qui s’appelle Laurence Pike qui qui va jouer en première partie de mon concert le 27 novembre au New Morning. Il fait un mélange super entre jazz, musique contemporaine, et électronique. Justement, on ne sait pas trop ce que c’est et c’est bien. Peut-être que le jazz c’est justement ça, quelque chose qui doit sortir un peu de son format. Aux États-Unis, j’aime beaucoup Hypnotic Brass Ensemble. Ce sont les fils de Philip Cohran, il avait déjà commencé le groupe de son vivant et ses enfants continuent. Je trouve qu’ils font des choses très intéressantes.
 

Quels sont tes prochaines étapes pour les prochains mois?

J’ai déjà fait deux concerts en solo. Ensuite il y aura le New Morning. Pour l’évènement je vais inviter Thomas De Pourquery. Je continue un peu tous mes projets en même temps, que ce soit avec les concerts de Zombie Zombie et ceux de James Holden. En 2018 c’était un équilibre entre plusieurs projets et en 2019 ça devrait plus se resserrer sur le jazz.
 

8 regards obliques est disponible via Versatile.

Etienne Jaumet en concert :
27 nov : Paris Release party / New Morning (event)
14 dec : Marseille / Mucem
20 dec : Tourcoing / Maison Folie Hospice d’Havré