Interview

Maestro : and the heat goes on

Photo : Ben Pi

Ils nous avaient prévenus : “The first record was only a warning”. De retour avec leur nouvel album Monkey Business, les Maestro enfoncent le clou et peaufinent leur son, vibrant, parfois violent (“Dirty Bitch”) et toujours saisissant (“Dead End Day”). Si l’album donne envie d’y revenir, c’est qu’il rend quelque peu accro avec son effet de chute du huitième étage, qu’on se laisse envoûter par l’hymne à l’amour guillerette “Harmony” ou que l’on s’abandonne sur le magistral et mélancolique “Sweet Talk”.

Avec ces onze morceaux, la bande de Mark Kerr prend une ampleur considérable et inscrit cet album parmi les plus marquants de l’année. Maestro fait partie de ces groupes dont on peut être fiers en France et il serait temps que cette force tranquille soit reconnue par le plus grand nombre. On a rencontré Mark Kerr et Frédéric Soulard au studio Mechant pour leur poser quelques questions sur ce fameux Monkey Business.
 

Le Bombardier : L’album est sorti depuis un mois, quels sont les retours que vous avez eu?

Frédéric Soulard : L’album est sorti en deux phases. On a voulu le sortir un peu avant le festival de Bourges parce qu’on y était programmés mais la réelle sortie a eu lieu le 18 mai. On a pas mal de promo qui arrive, notamment France Inter. On est très contents.
 

Qu’est ce qui s’est passé entre votre concert à Rock En Seine en 2015 et maintenant?

Mark : Ce concert était spécial, c’était la première fois qu’on jouait en journée et en plein air. Anyway la journée j’ai l’habitude d’être caché dans l’ombre et là j’étais en mode “wow”.

Fred : C’était notre première date à Paris où il y avait autant de gens qui venaient. Tu le sens des fois quand tu as le buzz. Depuis, on est devenu un vrai trio. On avait conçu le premier album en duo et on l’avait joué en trio, là on a tout conçu à trois. On est plus précis dans l’esthétique de notre son. Sinon globalement c’est la même chose.
 

J’ai senti un bordel un peu plus organisé mais aussi un peu moins guilleret que le premier album, plus grave.

Mark Kerr : Ah ça c’est sûrement de ma faute.

Fred : C’est à dire qu’il y a un peu plus de morceaux darks. C’est le premier album qu’on enregistre réellement en tant qu’album. Pour Mountains Of Madness c’était une compilation de nos maxis précédemment sortis et on a ajouté quatre nouveaux morceaux. Pour Monkey Business, on a enregistré pendant une semaine chez Joakim à New York et ensuite on a passé trois semaines à mixer. C’est tout. Donc il y a une unité de temps et de lieu qui fait que l’ensemble est cohérent. En le composant, on a découvert qu’à travers la musique et les paroles, il y avait une histoire, qu’on a davantage mise en scène de manière volontaire : partir de ce morceau qui s’appelle “Harmony” et finir sur “Skyman”. C’est deux pôles qu’on voulait garder dans laquelle on développe toute une histoire. Ce n’est pas vraiment le constat de base de l’harmonie dans la relation de couple ou à l’autre, mais ça parle toujours d’un personnage qui parle de lui-même et qui parle à quelqu’un.

Il y a beaucoup de romantisme, de la violence, ça passe un peu par toutes les couleurs que ce peut être la relation à l’autre. Moi j’amène les morceaux moins darks et Mark apporte les morceaux plus darks.

 

Donc il y a le dépressif d’un côté et l’optimiste de l’autre.

Fred : On sait jamais, ceux qui font de la musique joyeuse sont souvent les plus dépressifs. Et au contraire ceux qui font de la musique plus dark sont très joyeux. Je n’ai jamais compris pourquoi. Tu regardes les Beach Boys, ce n’étaient pas des mecs qui rigolaient tous les jours. La musique est un exutoire et le résultat peut être à l’inverse de ce que tu vis à côté. Mais on rigole toute la journée en vrai !
 

Vous qui travaillez en tant que musiciens professionnels, Maestro est pour vous plus une aire de jeu, un terrain de liberté ou c’est plus sérieux?

Fred : La liberté c’est la base du projet. On a l’a toujours pris au sérieux. On a jamais argumenté sur le fait qu’on est des musiciens professionnels à côté parce que quelque part ça n’a rien à avoir avec l’idée de faire son propre projet. On a l’expérience et les influences. Dans mon cas, je suis surtout réal et ingé son et c’était justement l’occasion de faire de la musique. Pour Mark c’était de chanter. C’est ça la base du projet. Voir dans la musique à quel endroit se rencontre la France et l’Ecosse, pourquoi, comment. C’est une vraie problématique entre le côté plus punk de l’Angleterre et le côté plus romantique des Français, avec les beaux accords, les mélodies. Et aussi une rencontre entre musiciens de différents horizons. Je viens plus du classique et du jazz mais on s’est rencontrés par le biais des musiques de club avec Joakim où on était en co-plateau avec Soulwax, avec des DJs avant et après. On était inspirés par cette musique club mais on voulait la jouer en vrai et aussi faire de la pop, chantée.
 


 

Donc ce n’est pas en réaction avec vos projets contraignants.

Fred : Non c’est plutôt l’inverse. Ce qu’on fait a côté nous fait gagner notre vie entre guillemets et nous permet de faire Maestro. C’est très difficile la musique aujourd’hui. La contrainte c’est plutôt de réussir à tenir le coup avec Maestro et de prendre la place, ce qui est en train de se passer. Quelque part tu galères aussi dans ta life parce qu’il y a plein de gens qui pensent que ça marche. Je vois ça depuis 15 ans où quand je travaillais pour Poni Hoax les gens disaient “vous êtes passés à la télé, vous allez être riches” alors que ce n’est pas du tout le cas, c’est très galère. C’est un milieu sinistré, les modèles économiques sont lamentables, c’est le capitalisme outrancier et tout l’inverse de ce que ça devrait être et de ce que les musiciens revendiquent. On marche sur la tête.

Même s’il n’y a jamais eu autant de bonne musique et de bons festivals, c’est compliqué. Nous, on a du métier, donc on peut trouver du taf à droite à gauche, on a 15 boulots différents dans la musique. Mais le petit groupe de 22 ans qui arrive, c’est trash pour lui. En même temps ça place la barre haut et c’est pour ça qu’il y a des bons groupes. Il y avait quelqu’un qui me disait : « quelque part ce n’est pas très dur de faire un tube, c’est très dur d’en faire deux et c’est encore plus dur de durer quinze ans ». C’est le vrai enjeu d’un artiste. Aujourd’hui les portes ne sont pas hyper ouvertes pour ce genre de carrière, c’est souvent du one-shot où on ne parle plus de toi après.

On ne fait pas notre musique par rapport à la mode et on trouve que notre musique est assez fraîche.

On est contents de cet album et j’espère que les gens nous écouteront et viendront en concert. Il y a un vrai truc qui se passe sur scène, c’est vraiment de l’ordre de l’instant. Tu peux avoir le même set ultra-qualibré où tu joues sur des bandes. Nous c’est pas le cas, il y a plus de loose potentielle parce qu’il y a plus de risques. Mais il y a aussi plus de moments de magie, qu’on aime nous en tant que musiciens. Ce n’est pas parce que ce sont des machines qu’elles ne vivent pas. Elles sont quand même toutes déclenchées à la main et modulables en direct.
 

Tu parlais de Joakim précédemment, il est à la base de votre rencontre?

Fred : Il nous a liés tous les deux. J’étais ingénieur du son sur le live et Mark faisait la drum, on a passé beaucoup de temps et on a tourné en Europe, aux États-Unis et au Canada. On a passé beaucoup de temps dans les avions à écouter de la musique et beaucoup de soirées à boire des coups. C’est un mec qui a un univers musical qui est presque pile poil entre nous deux, c’est un très bon producteur et super DJ. Ça fait longtemps que je bosse avec lui. [En s’adressant à Mark] Toi t’as tout de suite accroché.

Mark : Oui surtout sur ce label.

Fred : Disons qu’il y a le côté à la fois pointu mais qui parle quand même à tout le monde, que ce soit dans sa musique mais dans les groupes de Tigersushi en général. J’ai bossé avec lui principalement sur ses albums et sur l’album de Poni Hoax (Images Of Sigrid, ndlr) qui a dix ans aujourd’hui. On avait bossé comme des arrachés là-dessus, c’était un an et demi de boulot.
 

Ce morceau qui s’appelle K.I.M, il doit bien signifier quelque chose?

Mark : Quand on l’a composé on avait l’idée de demander un featuring à Kim Gordon.

Fred : Je suis un très grand fan de Sonic Youth depuis des années. C’était un rêve parce que Joakim vit à New York et il m’avait dit qu’il l’avait croisé dans des expos d’art contemporain, je voulais qu’il lui demande de ma part. Et au final on a fait la démo avec la voix de Mark et il ne voulait plus qu’elle vienne chanter.
 

Il m’a un peu fait penser à “Battle For The Sun” de Placebo.

Mark : Hormis les singles qu’on connaît tous, je ne les ai jamais écoutés mais j’aime bien leur univers.

Fred : C’est peut être le côté 90’s effectivement. Sonic Youth même s’il y a des éléments très bruitistes il y a aussi des gros riffs, même dans la prod.

Mark : On avait peur qu’il ne marche pas en live ce morceau et au final il a fonctionné tout de suite.

Fred : C’est des accords un peu jazz quelque part.

Mark : Maintenant c’est un morceau qui est important dans notre set et il est très agréable à jouer.
 


 

Qu’est-ce que vous envisagez pour la suite?

Fred : Les groupes disent souvent ça mais je pense qu’on va rentrer en studio cet automne et faire un album rapidement, même s’il est court. D’une part parce qu’on en a vraiment envie et parce qu’on a pas trop le choix. On est très chauds, on joue bien. On voudrait aussi revisiter certains de nos morceaux en acoustique. Ça me plairait beaucoup.

Mark : Des morceaux qu’on a jamais joués en live, plus doux.

Fred : Des morceaux qui sont plus inspirés par la musique répétitive, c’est d’où l’on vient aussi. J’ai fait beaucoup de musique d’orchestre et de chambre, de violon, pendant des dizaines d’années et j’adorerais revenir à ça et je pense que Mark aimerait aussi. Avec une voix et le moins possible d’électronique, c’est un fantasme. Peut être pas pour le prochain album mais pour plus tard. Je pense qu’on a déjà l’esthétique du prochain album. On veut aller vers un côté punk/soul qui n’est pas un truc qui a été beaucoup fait ces derniers temps.
 

Vous vous êtes aussi dirigés vers des morceaux plus calmes, je pense à “Cleansing” et “Little Caprice” par exemple.

Fred : Pour “Little Caprice” on l’a composé en partant sur l’idée de base de ne pas faire du Maestro. Je trouve qu’il est bien, avec un côté disco lent, bêtement musique de film B pour pas dire film de cul des années 70. Je pense qu’il y en aura d’autres dans les prochains albums. C’est toujours bien d’avoir des morceaux “d’albums”. Quand tu écoutes les Doors, ils jouaient toujours les mêmes morceaux en live. Déjà à l’époque ils le revendiquaient en disant qu’il y avait des morceaux faits pour le live et d’autres non. Pour le plaisir d’enregistrer 15000 pistes. A partir du moment où tu as quelques morceaux adaptables pour le live tu peux faire ce que tu veux. Je trouve ça bien d’avoir cette liberté.

Mark : On a vu qu’à minuit-1h du mat’, il y a des morceaux qui marchent moins bien.

Fred : Ça nous a pris du temps pour faire cet album et on avait plein d’histoires de vie pas forcément simples qui s’entendent en filigrane de tout l’album. Là on a l’occasion de pouvoir rejouer ensemble et de faire plein de trucs donc ça se fait naturellement, tu ne réfléchis pas non plus… Mais “punk/soul”, on part sur ces mots là, sur ce thème et on va voir le résultat.

Mark : Peut-être qu’on va faire du reggae ou du gabber.

Fred : Oui parce que souvent on nous demande nos influences, et j’espère qu’on est en train de dépasser ce niveau. Quand tu compares des morceaux comme “Dirty Bitch”, “Harmony” et “Little Caprice”, ce n’est pas vraiment la même chose mais j’imagine qu’il y a un élément commun, je ne sais pas dire quoi. Il y a des liens mais les arrangements partent dans plusieurs directions.
 

Vous avez un morceau préféré sur cet album?

Mark : Non moi j’aime tout. “Skyman” peut-être. A chaque fois que je l’écoute ça me fait un bon effet. J’aime beaucoup la musique répétitive et je suis très heureux qu’on l’ai fait.

Fred : Y en a aucun qui représente vraiment tout l’album. Je trouve que sur “Dead End Day” il y a une nouvelle porte en termes de groove avec une influence plus hip-hop et pour le coup c’est très méchant. Pouvoir faire un morceau où au final il n’y a qu’un seul accord c’est techniquement très complexe, d’autant plus qu’il y a deux batteries, tout un relief et un coté Beastie Boys mais en plus allemand et en bien déviant. Je trouve que c’est un super morceau.

Mark : Tu vois, c’est Fred qui est plus dark que moi !

Fred :

Il y a tellement de manières d’être déprimé et il n’y a qu’une seule manière d’être heureux, c’est ça qui est chiant !

 

Qu’est ce que vous écoutez en ce moment? Des petits projets en France?

Fred : En France on écoute un peu tout et toute notre bande de potes qu’on aime beaucoup.

Mark : Bryan’s Magic Tears et La Mverte.

Fred :  On a beaucoup tourné avec lui, on s’entend super bien et c’est un super musicien.

Mark : J’adore Casse Gueule. C’est freaky. C’est electro-punk et assez hardcore.

Fred : On finit l’album de Jeanne Added. On la connait depuis longtemps, j’étais étudiant avec elle il y a 15-20 ans. On n’avait jamais travaillé ensemble mais c’est vrai qu’on s’est bien marrés. Le premier single est un peu a part de ce qu’on a fait dans le reste de l’album qui est plus chelou. Elle a un parcours exceptionnel, c’est presque un cas d’école à ce niveau, de venir de l’underground et d’en être arrivé là. Elle a une magie dans sa voix qui est incroyable, puis elle a une capacité de concentration d’énergie qui fait que chaque geste qu’elle fait prend de la densité, même dans la façon de voir sa carrière. Elle est vraiment centrée, ce que je trouve admirable.

Il n’y a pas de secret, les artistes qui vont aussi loin c’est qu’ils ont un truc comme ça et elle, elle l’a vraiment et depuis longtemps. Elle nous a bien drivés, nous on est un peu bordéliques et c’est une vraie nordique, elle aime bien la froideur et les choses très carrées.

 

Monkey Business est disponible via Tigersushi Records.
 

 

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Maestro en concert :
8 juin : L’Aéronef – Lille
12 juin : Le Point Éphémère – Paris