Interview

Thomas Azier : “Je me sens libre désormais”

Quel chemin parcouru depuis 2012, année de son premier concert parisien au Rex avec son camarade Woodkid. Originaire des Pays-Bas, Thomas Azier a quitté son pays natal à l’âge de 19 ans pour s’installer à Berlin et y travailler sa musique. C’est là-bas qu’il a produit son premier album Hylas sorti en 2014. Si on a pu le remarquer à l’occasion de quelques synchros pubs pour Yves Saint Laurent, un certain Stromae en quête d’inspiration lui a également rendu visite. Un voyage qui aura porté ses fruits puisque le nom de Thomas Azier est crédité sur la production des titres “Ta fête”, “Bâtard” et “Merci” de l’album mondialement connu Racine Carrée.

L’artiste néerlandais a ensuite été épaulé par Dan Levy (The Dø) pour son deuxième album Rouge (2017) mais c’est bien tout seul et au cours de nombreux voyages entre Abidjan, Kyoto, New-York ou encore la Normandie qu’il compose son troisième album Stray. Une épopée de quatorze nouveaux morceaux enregistrés et produits avec un matériel minimaliste pour tenir dans une valise, soit un ordinateur et un micro branché en USB. La musique de Thomas Azier n’a jamais été si lumineuse et touchante. Le temps de se faire confiance, d’expérimenter, de savoir ce qu’il voulait : si l’intéressé préfère prendre ses distances avec l’étiquette electro/pop qu’on peut facilement lui coller, il se dévoile sur ce nouvel album plus émancipé et audacieux que jamais.
 


 

Le Bombardier : Tu as joué pour la première fois ton nouvel album hier aux Bains, comment cela s’est passé pour toi?

Thomas Azier : C’était un chouette concert. Les prochaines semaines vont être chargées mais je suis très content de jouer. Cet album est très vivant et énergique donc il a besoin d’exister sur scène. Je me suis consacré à ça toute l’année, j’ai enregistré cet album pour le jouer en live et je suis impatient de le faire découvrir au public.
 

J’ai lu pas mal d’interviews que tu as données à l’occasion de la sortie de ton précédent album Rouge où tu disais qu’il n’y avait plus d’air dans la musique, que c’était trop électronique… Pourtant tu as composé cet album sur la route, sur un ordinateur. Est-ce que tu as changé de point de vue sur cette idée?

Oui c’est vrai, c’est plus radical. J’ai essayé de mettre en valeur le côté organique de la musique électronique mais je voulais surtout que ce nouvel album soit plein de testostérone, un peu comme un sentiment animal de désir. Rouge était plus intérieur, plus songeur. Il était très lié à l’écriture parce que c’est ce que je recherchais à l’époque, avec des voix, du piano et des arrangements. Cet album était très français dans un sens, j’ai beaucoup appris sur la musique française avec Dan Levy.

Pour être complètement honnête je n’étais pas vraiment satisfait du résultat de certaines chansons.

J’adore quelques uns des morceaux mais aujourd’hui je veux quelque chose de plus puissant et de plus absolu, j’avais juste besoin de me sentir en confiance pour le faire. J’ai beaucoup voyagé, j’ai aussi quitté Universal. Ça a été un moment très important parce que j’étais très fatigué, je me suis senti beaucoup mieux mentalement après ça. J’ai eu 30 ans aussi. Mes 20 ans étaient assez déroutants. J’ai réalisé que quand tu prends de l’age, tu deviens plus confiant, plus lucide sur tes compétences et je suis devenu plus à l’aise sur ma manière de faire les choses. Je me sens libre désormais.
 

Est-ce que tu vas continuer de jouer des morceaux de Rouge en live?

Oui bien sûr, ça fonctionne. Rouge est plus artisanal dans un sens et j’aime vraiment ça. Quant à Stray, je voulais l’emmener plus loin en live. Les deux fonctionnent très bien ensemble. Je voulais quelque chose avec une énergie presque hip-hop. Je n’aime pas la bouse electro/pop qu’on nous sert tous les jours, un peu comme de la disco. De la bouse légère! Je veux quelque chose de plus extrême. Moi qui viens d’un petit village du Nord des Pays-Bas avec des vaches, je ne peux pas me permettre d’imiter le hip-hop. Mais ce que je peux faire, c’est créer ma propre version de cette force. Je me suis toujours senti plus proche du punk, d’une musique plus émotive. J’essaie de combiner tout ça : la sobriété des Pays-Bas, le côté architectural de Berlin et le côté dramatique des grandes mélodies françaises.
 

Tu as l’air un peu fâché avec la musique berlinoise.

J’essaie de faire mon propre truc avec. C’est un peu comme l’éduction, tu ne peux jamais la perdre mais une fois que tu connais les règles tu peux en jouer.
 

Est-ce que les voyages ont influencé ta manière de composer Stray ?

Oui carrément, c’était assez incroyable. Ce n’était pas tant les pays que je visitais qui m’ont influencés, mais plus le fait d’être constamment en mouvement. Ce n’est pas parce que je suis allé au Japon que j’ai commencé à faire de la musique japonaise ! La vie change sans cesse, on ne vivra jamais deux fois le même moment. L’idée c’était plutôt d’accepter ça, de partir avec une valise avec quelques essentiels et faire bouger les choses autour de moi. Ça donne une grande liberté d’esprit. Les gens qui voyagent beaucoup le savent. Si tu es capable de créer à partir de ce sentiment et d’ouvrir ton ordinateur pour travailler encore et encore, tu sens finalement que le temps est sans fin. Cette fluidité est très importante dans mon œuvre.
 

Quels liens entretiens-tu avec les Pays-Bas maintenant?

Je n’ai jamais eu le sentiment d’être contre ce pays , même lorsque je l’ai quitté. Je rencontre souvent des expatriés qui me disent qu’ils détestent leur pays d’origine, je ne suis pas du tout comme ça.

J’avais besoin de quitter mon pays pour acquérir de l’expérience, partir à l’aventure pour être capable de parler de la vie.

Aux Pays-Bas, les gens sont délicats et ouverts d’esprit en général. Quand tu reviens, on t’accueille les bras ouverts. Je ne me suis jamais senti si néerlandais. Je me sens d’ailleurs plus néerlandais et allemand que français. C’est un pays très confortable à vivre, je m’y plais.
 

Et avec le public néerlandais?

C’est cool, ils pensent que je suis allemand ! Les français aussi d’ailleurs. J’ai grandi une partie de mon enfance en Allemagne donc j’y suis habitué. Mais mon nom, Azier, est français.
 

Tu as collaboré avec Stromae et Diplo entre autres, tu as aussi fait les premières parties de Woodkid. Avec qui voudrais-tu travailler?

Je travaille avec pas mal de monde à la composition. Je suis très ouvert aux collaborations. Je produis, j’écris. Pour moi, les bases d’une bonne collaboration dépendent surtout de l’être humain, de la connexion, des sujets qu’on peut évoquer, de nos échanges intellectuels. La musique est secondaire. Ça peut être n’importe qui et n’importe genre de musique du moment qu’il y a une connexion.
 


 

Rouge est sorti en 2017, 2018 est l’année de sortie de Stray. Tu vas sortir un album tous les ans?

Je travaille tout le temps et j’aime cette fluidité de travail qui peut se retranscrire dans la manière dont je sors mes morceaux. Je peux sortir un ou deux morceaux, bien que pour moi l’album est important, ça pose un cadre, comme une peinture. Ça ne dépend plus que de moi maintenant que je suis totalement indépendant! Je peux sortir un morceau demain et l’autre le mois prochain, ça me permet de parsemer quelques pistes et à la fin l’ensemble forme une histoire. Stray se rapproche beaucoup d’une histoire mais j’ignore combien de personnes écouteront l’album dans l’ordre et dans son intégralité. C’est vraiment un problème aujourd’hui, le streaming me contrarie pas mal. J’aime par exemple intégrer des sons de pluie d’une minute ou deux des endroits où je suis allé. Mais maintenant que les gens zappent les morceaux dès qu’ils s’ennuient un peu, autant aller droit au but.

J’attache une grande importance aux supports physiques qui me permettent de montrer ce que je veux exprimer.

 

Tu me disais avoir quitté Universal. Comment ça s’est passé?

J’ai toujours été indépendant mais j’avais une licence avec Universal. Ça signifie que tu as le contrôle sur tout mais qu’ils s’occupent de la distribution et de la promotion. Il y a des gens dans ce système qui sont manipulateurs. Si tu n’as pas assez confiance en toi et si tu es fragile, ce que tu es forcément en tant qu’artiste, c’est difficile d’être confronté à toutes ces opinions. Je pense que c’est très important d’avoir une équipe autour de soi qui sait ce que tu veux et ce qui te tient à cœur. J’avais besoin de retrouver ça, de tout balancer et d’aller vers mon unique direction. Je l’ai toujours fait d’ailleurs. C’était beaucoup de bruit, de pollution sonore et mentale, de personnes qui parlent pour ne rien dire. Je ne comprends rien du tout au système français, c’est très compliqué pour moi. Je ne comprends même pas ce que vous écoutez à la radio ! Le prix que tu dois payer pour embaucher des gens est doublé à cause des taxes sociales.

Maintenant que je suis basé aux Pays-Bas ça se passe mieux mais je me sens vraiment bien en France, c’est le premier pays à nous avoir adoptés, ma musique et moi.

 

Quel est ton lien avec la France d’ailleurs ?

Pour une raison que j’ignore, le public français aime beaucoup ma musique. Je le sens en tournée. Je sens qu’on est dans une période où le hip-hop est assez mainstream, avec beaucoup de textes en français. Je dois donc me frayer un chemin parmi tout ça. Ma relation avec la France est très cool, j’ai envie de continuer d’y jouer, de construire mon travail et de le sortir ici. Même si c’est assez compliqué pour moi de m’adapter à certaines structures.

Je pense que le meilleur moyen de le faire est de rester proche de mes envies, d’être indépendant et de trouver les bonnes personnes autour de moi.

 

Quelles sont tes prochaines étapes?

Je vais retourner aux Pays-Bas, faire quelques émissions télé et radio, ensuite l’Allemagne et je reviendrai en France pour jouer. Ça va être cool, je suis très content de jouer et impatient ! Je vais aussi faire Paradisio à Amsterdam l’année prochaine, j’ai hâte ! Il me semble qu’on a déjà vendu la moitié des tickets pour ce concert donc ça va être un chouette moment.
 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

J’écoute pas mal de vieux trucs comme The Lollipops, de la musique des 60’s et 70’s. Scott Walker est l’un de mes artistes favoris. C’est un vrai musicien. Il y a un enregistrement très beau de Scott Walker qui appelle David Bowie pour lui souhaiter son anniversaire, où Bowie est super ému. Il a d’ailleurs produit un chouette documentaire sur lui que j’aime beaucoup, 30 century man. C’est un artiste qui s’est toujours dépassé et qui n’a cessé d’expérimenter. C’est très admirable.
 

Stray est disponible via Hylas Records.
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Thomas Azier en concert :
26 novembre : Les Étoiles – Paris (event)
28 novembre : Asteriks – Leeuwarden (NL)
29 novembre : Sugar Factory – Amsterdam (NL)
30 novembre : Doornroosje – Nimègue (NL)
2 décembre : Vera Groningen – Groningue (NL)
23 mai : Paradisio – Amsterdam (NL)