Dans ton label #10 : Requiem Pour Un Twister
Dans ton label

Dans ton label #10 : Requiem Pour Un Twister

À côté de majors qui occupent une large partie du terrain, les labels indépendants se démènent pour faire vivre des projets à taille humaine, bien souvent à contre-sens de tout objectif commercial et lucratif. À la tête de ces projets, on retrouve des guerriers multi-fonctions aux méthodes et profils divers et variés. Aujourd’hui, on part à la découverte du label Requiem Pour Un Twister, fervents défenseurs de la “pop music” dans son acceptation la plus large. Fort à parier que vous les avez déjà croisés au gré de leurs différentes sorties (Corridor, Entracte Twist, Forever Pavot ou encore Good Morning TV…), les deux frères fondateurs fourmillent en tout cas d’idées quant au renouveau de la pop – et du rock – en ces temps abscons.
 

Pouvez-vous vous présenter ?

Nous sommes Etienne et Alexandre, frères et fondateurs des labels Requiem Pour Un Twister et Croque Macadam, des labels que nous avons lancés en 2011 dans la continuité du blog que nous faisions ensemble. Nous sommes avant tout des passionnés de musique, de genres et de styles très variés, comme à peu près tout le monde dans ce milieu, nous cumulons de nombreuses casquettes et avons eu l’occasion de nous impliquer dans la musique de multiples façons :

(Etienne) Je suis aussi DJ, compositeur et producteurs de dance music sous les noms de Hybu et Lieu Saint, co-fondateur du label house VERTV avec lequel j’anime une émission mensuelle sur Rinse France, j’organise ponctuellement des soirées et j’ai écrit dans quelques publications et webzines (Trax, Sound Of Violence) avant d’abandonner cette activité par manque de temps.

Alexandre est également DJ (résident au Supersonic), compositeur et producteur de musique électronique (Minuit Cocktail) et écrit toujours aujourd’hui dans Section-26 après être passé par Magic et d’autres.
 

Pourquoi et comment avoir choisi ce nom de label ?

C’est d’abord un nom que nous avons choisi pour le blog et nous avons souhaité capitaliser sur la petite notoriété de celui-ci à l’époque, d’autant que nous considérions que le travail de label est finalement assez similaire, c’est une forme de sélection, d’éditorialisation et d’archivage, de curation pour un utiliser un anglicisme à la mode. Le nom fait évidemment référence à la chanson de Gainsbourg avec une petite subtilité dans la graphie de « twister », autre référence à un célèbre jeux de société. Il représentait une bonne synthèse du concept du label, la pop, la francophonie – une passion mais pas une condition discriminante – et aucune injonction à la modernité, même si nous ne sommes ni revivalistes ni nostalgiques.
 

Que défendez-vous sur votre label ?

Une certaine idée de la pop, dans un sens assez large et plutôt proche de sa définition anglo-saxonne, une obsession pour les chansons bien écrites, les mélodies accrocheuses, quelque part entre immédiateté, évidence et exigence. A notre humble échelle, l’objectif est de créer une mini internationale de la pop (France, USA, Danemark, Indonésie, Canada…), cette dimension œcuménique est essentielle pour nous, car cela permet aux artistes étrangers de se faire connaître chez nous et réciproquement aux artistes français de dépasser les frontières, de les réunir à travers une approche de la musique plutôt qu’une scène ou un genre. Je sous-entends par là qu’en dehors peut être des musiques club, folkloriques ou savantes (classiques, expérimentales…), nous nous autorisons tout tant que nous avons un coup de cœur, que nous estimons que la proposition est intéressante, authentique et que nous sommes susceptibles d’apporter quelque chose à travers notre réseau (médias, distribution, boutiques…).
 

Quels morceaux résument au mieux la politique de votre label ? (trois au choix)

Vinyl Williams – “LA Egypt” : Le premier titre issu de notre prochaine sortie représente une bonne synthèse de certaines de nos passions : la modernité à travers sa production singulière entre électronique et dream-pop / shoegaze, son inscription dans un héritage psychédélique et plus étonnant, brésilien puisque le morceau est traversé par une influence tropicale hommage à Arthur Verocai.

The Young Sinclairs – “Birthday Card” : Comment ne pas être touché par la sensibilité de cette fantastique chanson folk-rock, sixties, presque anachronique, à l’image de ce que nous disions sur cette non-injonction à la modernité.

Entracte Twist – “Amour Amour” : Si nous sommes fortement influencés par la vision anglo-saxonne de notre musique de cœur, nous sommes également éminemment francophiles et nous nous sommes toujours âprement battu contre cette scandaleuse idée, malheureusement très répandue y compris chez nous, que le rock et la pop ne pouvait se conjuguer dans notre langue.


 

Votre plus gros succès jusqu’ici ?

Je vais en citer deux, de point de vu des ventes, il s’agît d’Opal de Vinyl Williams (un musicien californien, petit fils de John) dont nous avons vendu près de 2000 copies et dont la musique est totalement à l’image de ce que nous cherchons à réunir sous notre label, d’un point de vue image et satisfaction personnelle, je crois que Supermercardo de Corridor a vraiment marqué les esprits. Après cet album, le groupe a signé chez Sub Pop, leur premier groupe francophone dans leur musique, nous sommes absolument ravis de ce qui leur arrive et d’avoir modestement contribué à leur développement.
 

Quelle est votre journée type ?

Comme la plupart des labels que vous rencontrerez, nous nous ne rémunérons pas et nous ne sommes pas de professionnels de la musique, nous n’avons d’ailleurs pas pour objectif de le devenir. Par conséquent, le gros de nos journées est occupés par nos emplois salariés, qui heureusement nous permettent de faire les deux, le matin nous nous occupons d’expédier les commandes du jour en arrivant au bureau, toute la journée nous répondons aux emails, le soir après le travail, on fait des heures supplémentaires pour nous occuper du reste : l’écriture des fiches promo, les envois de CD aux journalistes et radios, toute la gestion avec nos partenaires distributeurs, avec les fabricants, la vérification des fichiers graphiques ou audios etc.

Avoir un label comme le nôtre représente un travail conséquent, ce qui nous oblige à faire des arbitrages, nous partons trop peu en vacances, nous finissons tard le soir, nous envisageons d’ailleurs de ralentir un peu la cadence de sorties. Sinon, généralement j’écoute les démos dans le métro, ce n’est pas forcément idéal mais c’est une manière comme une autre d’optimiser mon temps, une ressource finie et précieuse. Enfin, nos vies sociales sont nécessairement un peu mêlées avec ces activités, beaucoup de nos amis évoluent dans les scènes musicales, nous sortons beaucoup en club et en concert pour écouter nos artistes, nos amis musiciens, voir des groupes que nous pistons et surtout nous amuser.
 

Indépendant, underground, DIY : même bateau ou pas ? Ça veut encore dire quelque chose pour vous ?

DIY est peut être le terme qui nous définit le mieux. Comme nous le disions à la question précédente, nous sommes amateurs et n’avons pas vocation à professionnaliser le label. L’idée directrice a toujours été de faire exister des projets qui nous tenaient à cœur le mieux possible mais par nos propres moyens y compris parfois en faisant les pochettes ! Cela a toujours été notre sacerdoce. Nous sommes portés par des disques que nous avons envie de défendre et faire connaître et nous apprenons en les sortant.

L’underground est en revanche une notion trop fluctuante pour que nous nous y reconnaissions totalement. Qu’est-ce qu’être underground en 2020 ? Faire du rock est déjà quelque part “underground” tant cette musique a disparu du paysage musical. La notion d’indépendance doit-elle être comprise comme esthétique ou éthique ? Nous nous revendiquons esthétiquement de labels indés (Factory, Creation, Slumberland, Captured Tracks, New Rose, K Records etc.) mais est-il possible d’envisager un circuit totalement indépendant pour la musique que nous publions en 2020 ?
 

Comment signer sur votre label ? Vous acceptez les pots-de-vin ?

Et bien c’est très simple, il faut que ça soit en coup de cœur. N’étant aucunement pressés par des objectifs économiques autre que l’équilibre financier, ce qui est déjà un enjeu relativement ambitieux quoique faisable, nous ne choisissons pas les projets en fonction de leur potentiel mais seulement si cela nous plait et nous touche et que nous sommes susceptibles d’y apporter quelque chose, évidemment on modulera ensuite l’investissement consenti (taille des pressages…).

D’une manière générale après presque 9 ans d’existence, je constate que la cooptation est de loin le système le plus efficace, nous recevons souvent les propositions de groupes installés ou débutants assez tôt dans le processus, parce qu’ils nous connaissent personnellement ou parce qu’ils ont été recommandés par d’autres ou parce qu’ils jouent dans une autre de nos groupes…

En revanche, étant nous-mêmes musiciens, ayant été dans la position où l’on prospecte des labels pour notre musique, je sais à quel point il est frustrant de ne pas avoir de réponse quand on envoie une démo, et je sais que cela reste la norme, alors j’essaye de répondre à tout le monde même si je survole la musique en 30 secondes et que je donne une réponse expéditive. C’est relativement rare mais nous avons sortis des disques d’artistes qui n’étaient dans pas dans notre réseau immédiat après avoir reçu une démo, c’est le cas par exemple d’Extraa dont nous venons de sortir l’album.
 

Le futur de la musique, c’est quoi, quand et où ?

Voici une question excessivement vaste et intéressante sur laquelle nous pourrions presque écrire un livre… J’ai l’intime conviction que l’innovation dans la musique est quasi-entièrement corrélée aux innovations technologiques, pas de rock sans guitare électrique, pas de kraut et d’ambient sans les synthés analogiques et modulaires, pas de rap, house et techno sans les samplers, les boites à rythmes, la synchronisation CV ou MIDI etc. Or force est de constaté que désormais les innovations techniques sont assez rares et limitées, les deux dernières révolutions majeures ayant été l’autotune (et son utilisation déviée à partir du morceau “Believe” de Cher) et l’informatique musicale mais qui sont désormais bien installées dans le paysage depuis près de 20-25 ans.

En revanche, ce qui a énormément progressé, c’est l’accessibilité de ces outils, leur prix faible (surtout si on les crack), les loops, l’intelligence artificielle et les aides à la composition et cela a déjà une influence énorme sur la production musicale, on le voit parfaitement dans la productivité quasi industrielle des beatmakers de la trap et la musique urbaine qui sont devenu le laboratoire de ces évolutions.

Je pense que le futur de la musique passera forcément par sa mondialisation, l’appropriation des outils modernes par la jeunesse pléthorique des pays en développement et l’hybridation entre musiques traditionnelles et musiques occidentales est une piste évidente, on l’a bien vu ces dernières années avec le baile Funk brésilien, le gqom sud-africain ou le kuduro angolais ou plus proche de chez nous l’afro-trap de MHD, cela devrait donc être un terreau essentiel pour la musique du futur.

En ce qui concerne la musique qui nous anime chez Requiem, sous-entendu la pop et le rock, d’une manière générale je suis assez surpris par la faible perméabilité de nos genres de prédilections à certaines innovations, comment se fait-il par exemple que l’autotune ne soit pas massivement utilisé comme il l’est dans la pop mainstream ou urbaine ? Il y a, à mon avis, un truc à creuser dans la fusion des genres particulièrement avec le rap et dérivés, mais du côté pop du spectre donc pas à la manière de Lil Peep ou Post Malone, je crois que nous avons déjà quelques pistes autour d’artistes comme Mild High Club ou Homeshake. Nous allons bientôt sortir un album de François Club où cette influence rap est prégnante, il y a même de l’autotune. Mais pour l’instant, je trouve ça encore très timide la plupart du temps.

Enfin, je voulais rajouter un commentaire d’actualité, je suis à la fois excité et extrêmement inquiet sur les effets de la crise du Coronavirus sur la musique.

Inquiet, car je crois que cela mettre un coup de grâce au rock déjà moribond et plus généralement aux musiques qui prospèrent grâce au live, cet événement historique va probablement mettre beaucoup de groupes, de salles, de techniciens à l’arrêt définitivement car ils n’arriveront pas à s’en remettre financièrement ou retrouver la dynamique de création nécessaire.
Excité car dans toute crise importante, si certaines activités périclitent, cela invitent d’autres à prospérer en contrepartie.

Par exemple, je crois que cela aura permis à beaucoup de musiciens rock d’enfin se mettre à l’informatique musicale, au home-studio et aux outils incroyables dont ils disposent et peut-être que cela augure une productivité et une inventivité exceptionnelle dans notre sphère. Le Black-out de New York de 1977 a bien largement contribué à l’avènement du hip-hop non ? Alors pourquoi pas une suite similaire au Covid ?
 

Un artiste (vivant ou non) ou un album que vous auriez aimé sortir ?

Un choix cornélien, nous en avons sélection deux, un mort, une vivante.

Requin Chagrin car c’est une amie de longue date, qu’elle jouait dans le premier groupe que nous n’ayons jamais sortis (de la batterie dans les Guillotines) et qu’elle correspond parfaitement à ce que nous souhaitons faire avec le label.

Obsolete de Dashiell Hedayat, un album culte entre influences pop, littéraires, progressives et psychédéliques.
 

Votre dernière/prochaine sortie ?

On ne peut pas dire que la crise de Coronavirus est bien tombée, nous avons un programme très chargé en ce moment :

François ClubCobra, un disque de synth-pop francophone discoïde espiègle dont la sortie a été repoussée fin mai.

ExtraaBaked, de la pop réconfortante et chaleureuse avec un fort ancrage dans la tradition sixties, Beatles en tête, sorti mi-avril en numérique et dès la réouverture en physique.

Police ControlS/T, notre troisième EP en 60 sorties, c’est dire si nous avons été séduits par ces trois petites bombinettes de pop 80s dans la lignée des jeunes gens modernes.

Vinyl WilliamsAzure, c’est un peu l’événement de l’année pour nous, le retour de notre enfant prodigue, notre érudit, notre shaman chevelu et chéper’ de la pop (vraiment) psychédélique.


 

Retrouvez tout l’univers de Requiem Pour Un Twister ici.