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Dombrance, président !

Artwork : Olivier Laude

Faut-il encore présenter Dombrance ? Moitié du duo DBFC et producteur émérite, voici maintenant un an qu’il sillone les routes avec son projet 2.0. Résolument club dans l’orientation, Dombrance a fait le pari un peu fou de faire danser les gens en conviant les politiciens sur scène grâce à son vidéaste fétiche Olivier Laude. Si “Raffarin” a été sa première victime, tout le monde en prend pour son grade : Fillon, Copé, Poutou, Taubira ou encore Giscard d’Estaing, Dombrance souhaite avant tout qu’on parle de sa musique et de l’universalité qu’elle dégage. Il nous a reçu dans son studio pour répondre à quelques questions avant son prochain live parisien à La Maroquinerie le 22 novembre.
 


 

Le Bombardier : Dombrance est récemment devenu plus qu’un projet, c’est désormais un personnage, un costume, une moustache…

Bertrand Lacombe : J’ai tout fait par défaut. Je ne me suis pas posé en réfléchissant au projet, en me disant « je vais faire ça et ça ». Tout s’est imbriqué de façon hyper spontanée et énigmatique. Une fois que l’idée a germé dans ma tête, tout a été très rapide. Je savais comment je voulais m’habiller, comment présenter le personnage et tout ce qu’il y a autour du projet.
 

L’album est enregistré?

Je joue un album sur scène mais je ne l’ai pas encore sorti. J’attendais de trouver des partenaires mais en fait j’ai pris beaucoup de plaisir à sortir les choses tout seul. Ca a bien marché tel quel donc je continue tel quel. Je vais sortir “Fillon” un peu avant La Maroquinerie. J’ai aussi le titre “Obama” qui va sortir avec le label de Yuksek sur une compile. J’apprécie que personne ne me dise ce que je dois faire et de travailler avec des gens de talent avec qui je m’amuse beaucoup.
 

Au départ le projet est centré sur les hommes et femmes politiques français, là tu m’as parlé d’Obama, j’ai lu aussi que tu avais fait un morceau sur le président mexicain et que tu avais pour idée de rendre le projet plus international.

L’album français est fait. L’année dernière on m’avait commandé Jack Lang et j’ai sorti “Obama-Trump”, comme je ne fais jamais ce qu’on me demande. C’est sorti aussi spontanément que quand j’ai fait “Fillon”. C’est à dire que j’ai commencé un morceau et j’ai commencé à chanter “Obama” dessus et ça marchait bien. À la fin, je me suis retrouvé avec une espèce de monstre qui dure quinze minutes : je le garde en entier pour plus tard mais j’en ai extrait le titre “Obama”. Il n’y a pas longtemps, Bufi, qui est un ami et super artiste mexicain est passé en France et est venu me voir au studio. On a parlé de mon projet puis du président mexicain. Il me disait que c’était un peu comme Mitterand, c’est à dire que ça faisait 40 ans que la gauche n’était pas passé au pouvoir au Mexique, il y avait beaucoup d’attente et ils se sont rendus compte au final qu’il était complètement zinzin. Ça m’a beaucoup plu, j’avais une instru, et ce qu’il me racontait me parlait. En trois heures, on a fait le morceau, il a tout chanté. C’était marrant parce que c’était la première fois que je faisais un featuring et il a apporté plusieurs idées. Le président mexicain s’appelle Andrés Manuel López Obrador, déjà le nom est très long donc c’est super. Son diminutif c’est AMLO, et puis il a un surnom, El Peje. J’ai trouvé cette expérience géniale, j’ai vraiment kiffé de travailler avec un artiste étranger qui parle d’un politicien de son pays et je me suis dit que le concept pouvait super bien marcher en faisant participer des gens de tous les pays. Je trouve que l’idée est un peu plus inclusive et qu’elle correspond encore plus à mon envie d’universalité.
 

Tu as des barrières, des politiciens que tu n’as pas envie de faire?

Il y en a que je n’ai vraiment pas envie de faire. En fait, c’est vrai que la frontière est mince entre pourquoi je fais Fillon et pas Wauquiez mais le fait est que Wauquiez ce n’est pas possible et Fillon m’a semblé rigolo quand je l’ai fait. Après, je dis souvent que mon projet est une dictature où je suis mes propres règles. C’est personnel. Je n’ai pas envie de passer ma journée à faire un morceau sur Marine Le Pen par exemple. Puis il y en a d’autres qui m’amusent, j’arrive à trouver un angle. Il faut que ce soit naturel aussi. Dès que je m’impose quelque chose, ça ne marche pas. Si on me dit de faire intel, ça bloque alors que si je laisse libre court à ma créativité dans mon studio, quelque chose germe et il y a toujours un rapport un peu particulier qui arrive entre le politicien et la musique. Il y a un angle qui se crée et c’est ça qui me plait parce que même si finalement on parle beaucoup de l’aspect politique, ce qui m’intéresse le plus c’est la musique. L’intérêt de mon projet, c’est ce que je peux offrir musicalement. C’est un projet où je laisse beaucoup de place à la musique parce que c’est elle qui apporte un angle et un point de vue. Et évidemment Olivier Laude avec ses artworks. J’ai eu la chance de le rencontrer et on est en train de travailler sur Fillon en ce moment, c’est fou rire sur fou rire, c’est un plaisir incroyable de travailler avec lui. Pour moi il fait partie intégrante du projet. J’en suis même à faire des morceaux juste pour me demander ce que pourrait faire Olivier dessus, c’est un kiff ultime.
 

Tu n’as jamais eu de retombées négatives de la part de politiciens?

Les politiciens eux-mêmes, non. J’ai vu passer des gens de partis qui pouvaient en parler, mais je pense que ce n’est pas encore assez connu pour. J’ai qu’une seule anecdote, où quelqu’un m’avait demandé “Fillon” pour le jouer en DJ set, mais apparemment il y a eu une furie qui est arrivée et qui a voulu arrêter le morceau en disant que c’était inadmissible. Je pense que la plupart des gens comprennent ma démarche et que ça les fait marrer. J’imagine qu’il y a des gens qui ne la comprennent pas mais tant pis, ça peut arriver. Je respecte totalement. On ne peut pas plaire à tout le monde.
 

Il y a eu un déclic, comment passe-t-on de DBFC à Dombrance?

Dombrance, c’est un nom que je traine depuis plus de quinze ans maintenant. Je n’ai jamais arrêté de faire des choses en tant que Dombrance. Même pendant DBFC, j’ai dû faire une bonne quinzaine de remixes sur cette période. Justement, j’étais plus actif sur le côté club, donc musicalement le projet que je fais actuellement est assez logique. Le projet en tant que tel, comment on passe de ça à ça, je ne l’ai pas choisi. Ça m’est arrivé dessus, je n’ai pas trop compris ce qu’il s’est passé et c’est allé assez vite. C’est à dire qu’entre le moment où j’ai composé mes morceaux et le moment où on m’a dit que j’étais programmé aux Trans Musicales, il y a peut-être eu un mois et demi, ce qui est complètement dingue. J’étais programmé dans un hall, je n’avais pas d’autre choix que d’aller au bout de ma connerie.
 

Le concert était assez dingue, les gens étaient à fond dedans.

Carrément. Comme c’est un projet électronique, c’est un peu plus simple qu’avec un groupe. Il faut vachement de temps pour arriver à être content sur scène.
 

Et en dehors de l’aspect politique, les gens dansaient quand même.

C’est totalement le but, j’ai vécu ça quand j’ai joué en Allemagne ou aux Etats-Unis et ça me fait beaucoup rire d’ailleurs. J’ai joué devant des gens qui ne comprenaient absolument rien à ce que je pouvais raconter mais qui dansaient. Le but principal c’est ça, si tu enlèves le thème de ce projet, il faut que les gens dansent sur la musique tout simplement.
 


 

Penses-tu que la musique et la politique doivent être liées dans un certain sens?

Si je fais ce projet, ce n’est pas innocent. La politique m’a toujours énormément intéressé. Comme beaucoup de gens, je suis sensible à ce qu’il se passe dans notre société et dans le monde aujourd’hui. Je pense que pour moi, c’est un moyen d’exprimer certaines choses à ma manière. Justement, il n’y a pas de discours, le projet n’est pas politique.

En revanche je défends des idées d’ouverture, de liberté, de danse, de musique, d’art. Je pense que la culture est la seule façon de répondre aux problèmes qu’il y a aujourd’hui. Faire de la musique et faire danser les gens, c’est quelque chose d’extrêmement important, on met tout ça au second plan mais c’est une connerie.

Pour revenir à l’idée de travailler avec des musiciens d’autres pays, c’est que je crois qu’on est tous pareils. On est dans une société aujourd’hui où l’on s’évertue à dire qu’on est tous très différents. Quand j’écoute de la musique, je ne sais pas si la personne qui l’a composée est noire ou homosexuelle et je n’en ai rien à foutre. J’écoute de la musique et je suis touché, c’est un langage qui est totalement universel. J’ai foi en ça, en la musique.

Ridiculiser les politiques et jouer avec leur image, c’est une manière de dire qu’aujourd’hui, c’est notre responsabilité à nous de changer les choses.

C’est quelque chose en quoi je crois fermement. J’ai l’impression, c’est peut-être complètement con mais, que de faire de la musique c’est beaucoup de sacrifices. Je vis de ma passion mais je ne vis pas très bien. Mais au moins, j’ai trouvé un vrai sens à ma vie et ça c’est important. Sur le costume, c’est quelque chose que je n’ai pas encore expliqué mais j’ai passé beaucoup de temps à faire des groupes de rock où il y avait un certain attachement sur l’apparence physique, et pour moi c’est un soulagement total d’avoir un costume, d’être en costard-cravate. J’aime bien la déviance, c’est à dire qu’il y a quelque chose de normal mais finalement c’est totalement anormal de voir un gars habillé comme ça qui fait danser les gens. Finalement, je me suis jamais aussi bien senti sur scène qu’avec ce costard-là. Ça m’a toujours passionné, je suis fan de musique et de son histoire, dans ses styles et ses vêtements, mais je ne me suis jamais senti à l’aise. Avoir l’air cool, pourquoi? Adhérer à tel style vestimentaire c’est toujours quelque chose qui m’a un peu angoissé. Là, d’être dans un projet où je joue un peu là-dessus, ça me fait marrer et je trouve enfin ma place.
 

Et puis il y a une certaine distance qui se crée, le costume fait très bon gendre, c’est un contraste assez marrant.

C’est en fait les contrastes qui me font rire. Ce que je veux, c’est que les gens puissent se sentir totalement libérés pendant un concert, c’est le plus important pour moi. Que les gens puissent se lâcher. Pendant un concert, entre la première et la dernière note, il n’y a pas un moment où je réfléchis à ce que je fais. Je suis habité par ma musique et je vais être à 300% dans ce que je donne et j’espère, en tout cas c’est ce que je ressens sur les concerts et ce que j’adore, qu’une connexion se crée avec le public parce que les gens s’amusent et se lâchent. Si j’arrive à faire ça, pour moi le pari est réussi.
 

Ton compagnon de route sur DBFC, David Shaw, a son propre label Her Majesty’s Ship. Ca ne t’a jamais parlé de monter le tien ?

Pas du tout. Ce qui m’intéresse vachement, c’est de faire de la production. J’en fais beaucoup, j’adore travailler avec des artistes et les aider à aller au bout de leurs morceaux et même un peu plus, à partager aussi mon expérience personnelle et à réfléchir sur des stratégies. Mais me farcir un label, non. C’est un vrai métier et je n’ai pas eu la chance de tomber sur une Charlotte Decroix qui fait énormément de choses sur le label de David. Déjà faire mes morceaux tout seul, c’est pas mal !
 

Tu veux rester en autoproduction?

Tant que je ne trouve pas quelque chose qui m’offre beaucoup mieux, je préfère être indépendant et faire ce que j’ai envie. Je n’ai aucune envie qu’un directeur artistique ou un chef de projet me dise « non mais tu comprends, Fillon tu ne peux pas lui faire ça.. » ou d’autres choses, ça ne m’intéresse pas du tout. C’était un problème chez-moi avant, je pense que je n’étais vraiment pas bon en terme d’image, justement pour ce que j’ai dit tout à l’heure parce que j’avais du mal à me placer et arriver en disant je fais tel style, je suis habillé comme ça, et regardez-moi. Là, le fait d’avoir trouvé un projet où tout s’est connecté, j’ai l’impression de maitriser vraiment ce que j’ai envie de dire et sortir. Pour l’instant, tant que je fais des dates et que je peux faire les choses comme j’en ai envie, je vais rester comme ça. Sauf si je trouve des partenaires qui me donnent de l’argent pour faire des clips encore plus débiles et avoir plus de moyens pour bien faire ce que j’ai envie de faire.
 

Tu prépares un petit truc pour le concert à La Maroquinerie?

Mon set est prêt. Je suis content de jouer à Paris en me sentant prêt. Je ne vais rien préparer de spécial, je travaille surtout pour que “Fillon” sorte avant la date. J’ai vraiment hâte de jouer la-bas en tout cas.
 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment? Une claque en live?

Le dernier concert que j’ai vu et qui était vraiment super, c’était Lucie Antunes à La Maroquinerie. J’ai trouvé ça vraiment superbe, c’est très musical dans le sens où ça chante peu, et pour une musique très musicale qui pourrait tomber dans le technique ou dans le conservatoire, je trouve que ça ne tombe pas du tout là-dedans. C’est toujours très émotionnel, très beau. Elle est incroyable et elle est accompagnée par de super musiciens, j’ai vraiment adoré.

Ce que j’écoute en boucle en ce moment, c’est Dope Lemon. Je n’étais pas hyper fan de ce qu’il faisait avant, Augus Stone, ça n’avait aucun intérêt. Mais Dope Lemon, le dernier album je le conseille à tout le monde. Bon, si tu as fumé un pétard c’est encore mieux, mais ce projet est assez fascinant car c’est compliqué en musique de faire peu de choses, d’être dans le minimal. Je suis totalement à l’opposé, je fais beaucoup de sons, donc quand j’écoute quelque chose chez-moi je vais écouter des trucs très calmes. Ce que j’écoute le plus en ce moment, c’est Dope Lemon, Foxwarren, le groupe d’Andy Shauf et Mac DeMarco. Des choses bien écrites où la production est extrêmement dépouillée. L’électro, j’en fais beaucoup, je ne suis pas un vrai digger ni un vrai DJ. Un DJ, sa responsabilité c’est d’écouter beaucoup de musique et de gérer une soirée en passant le disque au bon moment. Moi je n’ai pas trop ce truc-là. Si je fais des DJ sets je vais beaucoup passer mes morceaux, mes remixes, et les morceaux des potes.
 

Le dernier Rubin Steiner?

Absolument, j’ai écouté tout l’album. Je suis ravi de jouer avec lui, on fait deux dates ensemble. Je suis fan de Rubin Steiner depuis très longtemps et il était programmateur à Tours au Temps Machine et j’ai eu la chance de le rencontrer à cette époque-là où on était venus jouer avec DBFC et avec David Shaw and The Beat. Donc je suis hyper content de ce plateau.
 

J’ai retrouvé un de ces posts où il expliquait ne pas avoir entendu le dernier Soulwax avant de composer son nouvel album. C’est assez marrant parce qu’on retrouve pas mal de concordances en terme de son, de production entre ces deux albums.

Mais c’est normal, pour moi Soulwax ce sont des papas. Je ne suis pas quelqu’un de très fan mais leurs productions sont irréprochables, sur le label DEEWEE ils font vraiment des trucs super cools, comme Charlotte Adigéry récemment. J’ai loupé son concert au Badaboum, il parait que c’était incroyable. Je pense que je vais avoir le même problème. Je ne sais pas quel âge a Rubin Steiner mais moi j’ai 40 ans, on a tous grandi à la même époque. Soulwax sont devant et c’est normal que les gens qui tentent de faire avancer le schmilblick dans la musique tendent vers du Soulwax. Et que Rubin Steiner tende vers du Soulwax, sans qu’il le fasse exprès, c’est logique. Tu ne peux pas faire mieux comme référence aujourd’hui. Ce que j’aime beaucoup chez eux, c’est qu’il y a toujours eu un côté fun et jubilatoire, ils s’amusent quand ils font les choses : quand ils font leur radio, des détournements, ça me parle totalement. S’amuser en faisant de la musique, c’est important. Ils ont un peu ce truc comme Daft Punk, ce sont des gens qui ont toujours investi l’argent qu’ils ont pu choper pour créer des choses et aller au bout de leurs idées. Je les respecte mille fois.
 

Son nouveau single “Fillon” est disponible ici.

Dombrance sera en concert le 22 novembre à La Maroquinerie avec Rubin Steiner, Ambeyance et Météo Mirage (event) et le 30 novembre au 9 Cube à Châteauroux.