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Brandt Brauer Frick : « On ne peut pas faire pousser la joie »

A quand remonte la dernière fois que vous avez ressenti un sentiment de joie immense? C’est la question posée par Joy, le nouvel album de Brandt Brauer Frick sorti le 28 octobre dernier.

Souvent réduits à l’étiquette de « groupe qui fait de la techno avec des pianos », la démarche du trio berlinois a toujours été autre en multipliant les expériences musicales, ensemble ou en solo, fruit de leurs influences diverses et variées. Leur dernier coup de coeur, ils l’ont rencontré en jouant à un festival à Montréal et l’ont emporté avec eux pour l’enregistrement de leur nouvel album studio : Beaver Sheppard, chef reconnu mais également chanteur lo-fi, enregistrant la plupart du temps ses démos en une seule prise. En résulte un album inédit plus pop, où le format chanson est mis à l’honneur, délicieusement porté par la voix de ce nouveau membre. Électronique toujours et qui transporte avec lui une large palette d’émotions entre les excitants « Holy Night » et « You Can Buy My Love » ou le bouleversant « Society Saved Me ».

On a eu la chance de faire une petit coucou à Paul Frick par téléphone et lui poser quelques questions avant la sortie de l’album Joy.


joy

Blank Title : Votre album « Joy » va sortir le mois prochain, comment tu te sens?

Paul Frick : Plutôt curieux ! Ça nous a pris un moment pour concevoir cet album. A ce niveau-là, ce n’est plus vraiment de la musique pour nous mais de l’information un peu bizarre, je suis très content de sa sortie. Notre musique est souvent spéculative donc c’est excitant de voir comment les gens la reçoit et la comprenne. Je suis très reconnaissant d’avoir tous ces retours.

C’est votre premier album avec un chanteur omniprésent, Beaver Sheppard vient d’un univers musical plutôt différent du vôtre : est-ce que cela a impliqué des changements dans votre façon de composer et d’enregistrer? Est-ce que c’est différent d’un album purement instrumental?

Oui. D’habitude nous composons nos albums en jam-session comme nous avons commencé en tant que groupe instrumental. Ici nous avons composé toutes nos chansons avec Beaver, nous étions tous les quatre en studio. Cette fois c’était une approche vraiment différente. Du fait que Beaver nous a rejoint en tant que quatrième membre du groupe, il a beaucoup influencé nos chansons et on peut dire que nous avons commencé comme un nouveau groupe.

Est-ce que Beaver a apporté des idées musicales ou travaillait surtout sur les voix et les textes?

Non il a aussi apporté des idées pour les mélodies. C’était une confrontation intéressante de nos deux univers parce que Beaver a enregistré plusieurs disques totalement improvisés avec sa guitare en chantant pendant une heure, c’est quelqu’un de très spontané. Même quand il n’est pas en studio il note des idées tout le temps ou enregistre des bouts de démo et improvise des choses. Il nous a beaucoup apporté, on a essayé ensuite de donner une forme à ses idées en travaillant sur les détails, chose à laquelle il n’était pas habitué. C’était un clash de différentes approches très intéressant.

Comment avez-vous préparé vos concerts, va-t-il jouer avec vous sur chaque date?

Pour cet album nous allons effectivement jouer avec lui. C’est une partie importante des chansons, en particulier pour celles qui pourraient sonner un peu pop et ça n’aurait donc aucun sens de les jouer sans lui. Cet automne durant notre première partie de tournée, nous allons prendre aussi deux choristes pour performer les chœurs et autres arrangements vocaux présents sur l’album, on veut vraiment que ce soit présent sur scène.

Brandt Brauer Frick (formation live) par Matt Lief Anderson
Brandt Brauer Frick (formation live) par Matt Lief Anderson

Est-ce que vous venez tous les trois d’une formation classique?

En partie. Nous avons commencé à jouer de divers instruments très jeunes. Nous avons joué dans des formations diverses. J’ai étudié la composition classique mais aussi moderne, académique et aussi expérimentale et c’est ce que j’ai choisi comme carrière. Daniel a étudié la direction de films et Jan a étudié le sound design. La musique classique est une influence mais de notre point de vue notre musique n’a jamais été comme elle a souvent été décrite « de la techno à la rencontre du classique ». De nos jours quand on parle de musique classique, on parle de plus de 500 ans d’histoire et pendant ce temps, il y a eu beaucoup de genres différents.

Comment est venue l’idée de faire justement cette techno avec des instruments?

Je ne pense pas qu’on l’ai vraiment inventé, à nos débuts on faisait ça à notre sauce. J’ai été fasciné pendant longtemps par des batteurs qui jouaient en live associés à des drum machines. Je me rappelle qu’à la fin des années 90 j’avais vu The Roots avec Quest Love à la batterie et j’avais été choqué par comment il pouvait faire sonner ça comme une MPC, comme des programmes de beats, et je pense qu’à nos débuts on avait plutôt cette approche, c’est pourquoi ça sonnait plus comme de la techno.

Notre musique est davantage une contribution et un dialogue.

 

Vous avez décrit votre musique comme du krautrock remis à jour, est-ce que cela tient toujours?

On peut nous relier au krautrock, je pense à Can qui est l’un de mes groupes préférés et on a beaucoup été influencés par eux, surtout ces dernières années, mais quand on entend le mot « krautrock » on s’attend à quelque chose de différent par rapport à ce que nous faisons.

Peut-être que certaines choses que nous faisons sur certains morceaux peuvent sonner comme une version updatée du krautrock. Même si nous n’en faisons pas à proprement parler, nous sommes assurément des krauts!

 

Cet album paraît plus accessible que les précédents, est-ce un choix de votre part?

C’est aussi parce que beaucoup d’amis nous ont dit que notre précédent album « Miami » était dépressif et inécoutable, ce que je ne pense pas! J’aime le titre de notre album Joy parce qu’on peut aussi trouver de la joie dans des moments sombres, dans la mélancolie. On a écouté de la musique club pendant tellement d’années qu’on voulait se diriger vers plus d’émotions avec quelqu’un qui avait un message à transmettre. On voulait travailler avec Beaver Sheppard parce qu’on trouvait justement qu’il avait quelque chose à raconter et que ça parlait également de nos vies à nous. Il est le facteur le plus important de cette transformation, c’est lui qui a rendu cet album plus accessible. Mais mes amis m’ont encore dit qu’ils avaient trouvé cet album très sombre! Il y a des aspects peut être sombres mais aussi beaucoup de contraste.


Penses-tu que la joie apparaît au moment où l’on s’y attend le moins?

Absolument. Apprécier le moment présent n’a rien à voir avec les objets matériels qu’on nous vend aujourd’hui. Je veux dire par là qu’à chaque moment on peut regarder autour de soi et se dire « J’ai tout ce dont j’ai toujours rêvé mais je ne suis toujours pas heureux ». Quand on traverse des périodes difficiles, on peut ressentir cette joie après coup. Il y a deux ans, c’était une année assez mauvaise pour moi, on m’avait volé ma valise avec à l’intérieur mon ordinateur, les clés de chez-moi, mon téléphone, mes cartes de crédits, tout, et le jour d’après, j’étais assis au poste de police et j’ai tout d’un coup ressenti une sensation que je n’aurais pas pu expliquer, mais c’était la fin d’une mauvaise phase.

On vit dans un monde où tout est dirigé par des grandes compagnies qui essayent de mettre des chiffres sur tout et d’en faire une religion, mais on ne peut pas faire pousser la joie.


Quel est votre prochain défit?

Maintenant on répète pour l’opéra, la première a lieu samedi prochain. C’est très intense en ce moment car c’est le plus gros projet que l’on ai jamais fait. On a rarement le temps de penser à d’autres choses. On a collaboré sur un petit EP qui va sortir dans quelques mois et aussi quelques remixes à paraître une fois que l’on sera rentrés de la première partie de notre tournée. Peut-être aussi que chacun d’entre nous retournera faire de la musique séparément puis on verra. Nous sommes aussi très curieux de la direction que va prendre Joy. On reprendra les choses de là.

 

Qu’est-ce que tu peux me dire du clip « You Can Buy My Love »?

Daniel l’a réalisé. On aime beaucoup le visage de Beaver et ses expressions et on voulait juste le mettre en valeur en y apportant des émotions un peu tordues.

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

On est de gros fans de Dean Blunt, il a récemment sorti un album inspiré du rap, Babyfather que j’ai beaucoup écouté, le dernier Frank Ocean, et aussi des mixes bizarres de vieux trucs très anciens. L’année dernière je suis allé au Sénégal et je me suis beaucoup intéressé à la musique africaine donc j’ai encore plein de musiques différentes à découvrir du Ghana, d’Ethiopie, du Sénégal. J’imagine que ça peut être vu comme plutôt éclectique!

 

Entretien réalisé le 23 septembre dernier. Revoir leur concert au Pitchfork Musical Festival sur Culturebox.

Joy est disponible depuis le 28 octobre chez Because Music :
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