Interview

Atelier Ciseaux : ce n’est qu’un au revoir

Cheddar, ouvrier bénévole pour Atelier Ciseaux

On peut chérir un label comme un chat ou une bonne bouteille de vin. Atelier Ciseaux fait sans conteste partie de ceux-là. Il y a une dizaine de jours, Rémi Laffitte – le boss du label – annonçait la fin de son activité après dix ans de bons et loyaux services. Ou du moins une pause à durée indéterminée.

Atelier Ciseaux, c’est un label qui prend le risque de faire découvrir de nouveaux artistes venant d’horizons différents et proposant chacun leur propre univers. Avec plus de quarante sorties, il serait fastidieux de nommer tous les artistes qui ont pris part à cette aventure. On se rappelle cependant du commencement d’Atelier Ciseaux avec le premier album de François Virot, de Police Des Moeurs, d’Essaie Pas, de Calypso, de Lenparrot, de Promise Keeper (dont je suis toujours secrètement amoureuse) ou encore plus récemment de Fléau en collaboration avec le label Anywave.

Rémi Laffitte a indéniablement le flair pour repérer et débusquer des artistes talentueux dont les projets n’auraient probablement jamais vu le jour sans lui. Défendant bec et ongles (ou plutôt, museau et griffes) ses valeurs et surtout ses artistes, Atelier Ciseaux a toujours mis en avant une démarche Do It Yourself (ou fait-main comme dirait ma mère), au service d’une passion sans limites avec la non-ambition de marquer l’univers de la musique : c’est raté. Il est certain qu’Atelier Ciseaux demeurera dans les mémoires en contribuant au bon développement d’un nombre conséquent d’artistes et restera – on l’espère – un modèle d’exemplarité.

On a interviewé le grand patron barbu de la maison pour lui poser quelques questions à propos de cet arrêt. En bonus, pour ne pas nous abandonner nus et démunis dans la nature, il nous offre une mixtape concoctée par ses soins.
 


 

Le Bombardier : Peux-tu expliquer pourquoi tu as décidé de faire une pause avec Atelier Ciseaux?

Rémi Laffitte : Comme je l’ai déjà dit, s’occuper d’un label DIY comme Atelier Ciseaux demande au minima 200% d’amour, de passion et de travail. Ces derniers temps, beaucoup (trop) de questions, de fatigue et de doutes se sont imposés à moi. Dix ans et 48 sorties, ce n’est pas rien sur l’échelle de l’indépendance. J’ai ce sentiment -encore un peu étrange et qui évoluera peut-être- d’avoir fait tout ce que je pouvais avec/pour AC et qu’une espèce de routine, que j’ai toujours rejeté, était en train de s’installer. Je n’ai jamais imaginé ce projet comme ça, il a toujours été essentiel d’y trouver du sens et de l’excitation. Faire pour faire ou rester immobile ne m’intéresse pas et je ne me voyais pas, par amour et respect pour le projet, continuer à 99% plutôt qu’à 200…

Il y a quelques mois, je pensais vraiment arrêter pour de bon, pour toujours. Le fait d’en parler avec des proches m’a permis d’y voir plus clair et de ne pas envisager la radicalité comme seule issue possible. Et puis, l’arrivée de l’échéance m’a également fait douter…

J’ai fait partie d’AC, et surtout, AC a fait partie de moi pendant 10 ans. Laisser cette porte ouverte, c’est au final ce qui correspond le mieux au label. S’offrir la possibilité de suivre nos envies, comme on l’a toujours fait. AC est beaucoup trop important dans ma vie pour laisser place aux doutes ou aux regrets. C’est, en fin de compte, une décision très intime.

 

Alors, c’est une vraie pause ou c’est pour faire passer la pilule d’un potentiel arrêt définitif?

Haha ! En fait, c’est surtout un gros coup marketing. On a déjà prévu de faire un come back avant Noël pour rééditer notre première référence. En 2019, on re-pressera nos sorties de 2009 et ainsi de suite chaque nouvelle année jusqu’à rééditer ce qu’on aura déjà réédité. Comme ça, on pourra définitivement se convaincre que le futur s’était hier matin. Plus sérieusement, adieu ou à bientôt, je suis à cet instant précis incapable de t’en dire plus. Et pour être honnête, je n’ai pas envie d’y penser. Pas pour le moment en tout cas.
 

Quel est ton meilleur souvenir de ces 10 ans?

Un seul ? Vraiment, c’est vache comme question. Il y a eu beaucoup de chouettes moments. Le premier disque parce que… wow, la tournée à travers l’Europe gothique avec Police Des Moeurs, la première interview avec Hartzine, les premiers stands à Villette Sonique et ses nombreuses rencontres… beaucoup beaucoup de toute-toute première fois comme tu peux le constater.

J’ai une affection toute particulière pour l’année 2010. A cette époque, je vivais à Montréal. C’est à ce moment là que nous avons sorti le split Best Coast/ Jeans Wilder. Alors qu’en France on avait assez peu de visibilité, c’était clairement entrain de changer pour le « reste du monde ». On a rapidement été sollicité par des médias, shops, groupes d’un peu partout. Je sais bien qu’avec internet cette « mondialisation » peut sembler banale mais pour moi cela reste une période un peu folle, quasi incroyable et tellement excitante. Beaucoup de nouveaux blogs, de labels se lançaient comme nous, je me suis senti connecté avec pas mal de gens et je me suis dit qu’AC avait peut-être trouvé son « aire de jeux ».
 

Des sorties sur ton label qui t’ont marquées plus que d’autres?

Hum… disons AC14, AC24 et AC35. En fait, je ne suis même pas certain de savoir à quels disques correspondent ces références. Haha!

Forcément l’album de Francois Virot, Yes or No parce que c’est le premier et que c’est quelque chose dans la vie d’un label. Après je pourrais citer TOPS, Vesuvio Solo, U.S. GIRLS, Police Des Moeurs, Mount Eerie, Essaie Pas, J Fernandez, Calypso, Moss Lime, Sierra Manhattan… En fait, je pourrais tous les citer parce que chacun de ces disques représente le label à sa manière.
 

La plus grande difficulté que tu as rencontré en tant que label?

T’as déjà fait du covoiturage j’imagine ? A chaque fois, t’as ce blabla un peu obligatoire où tout le monde se dit ce qu’il fait dans la vie. Je ne sais pas pourquoi… mais il m’est déjà arrivé de parler d’Atelier Ciseaux! La première réaction c’est toujours « Trop cool ». Jusqu’ici tout va bien mais ça se complique un peu lorsque qu’arrive à la question « Et tu arrives à gagner ta vie ? ». Et là, vient ce moment un peu compliqué où tu expliques que la vocation du projet n’est pas de faire de l’argent, que c’est un métier bénévole et pas un hobby du dimanche aprem. Parfois t’arrives à avoir une vraie discussion mais à d’autres moments ça se transforme en « Bienvenue dans la 4eme dimension ». Je ne peux pas en vouloir aux gens de ne pas arriver à saisir cette approche mais bon… J’imagine que ce n’est pas de ce type de « difficultés » dont tu parlais.

Sinon, j’aurais du mal à t’en citer une en particulier.

En fait, le quotidien d’un label c’est beaucoup de petits tracas auxquels tu dois faire face. Un problème d’artwork, un pressage défectueux, un groupe qui n’y met pas toujours du sien… c’est un vrai sport de combat.

 

Si c’était à refaire, tu ferais les choses différemment?

Non ! Pas parce que je vois le parcours d’AC comme parfait ou idyllique mais parce que justement ce sont ses forces et ses faiblesses qui en ont fait ce qu’il est, ce qu’il a été. Bien sûr, tu peux rapidement te poser tout un tas de questions. Est-ce que j’aurais du faire comme ci et pas comme ça, accepter ci ou ça… Quelque part entre le bilan de compétences et le bilan personnel. Parfois, je me suis dit que j’aurais du « crier » plus fort parce qu’on vit dans un monde dans lequel tu obtiens plus d’attention si tu brailles et cela même si tu n’as rien à dire. Mais ce n’est pas moi, ce n’est pas ma façon de faire. Avec AC, j’ai voulu créer un projet qui me ressemble, guidé par mes envies et mes valeurs. Alors non, définitivement non !
 

J’ai retrouvé une interview où tu disais que tu considérais ce projet de label comme un acte de résistance. Penses-tu toujours la même chose/As-tu évolué sur la question?

Toujours oui ! Bien sûr, il est important de préciser qu’il ne s’agit pas ici d’actes de résistance qui sauvent des vies, mais de ceux qui nous maintiennent en vie. La définition, un peu réductrice, du label DIY c’est de s’opposer à une certaine industrie de la musique, un moyen de faire autrement et d’essayer de populariser des valeurs alternatives. C’est le cas, mais pour moi c’est beaucoup plus que ça. S’organiser, s’activer, être animé, déterminé, se prendre en main… c’est aussi un -petit- moyen de lutter contre cette carrière de vie un peu grise qu’on nous propose. Pour moi ce projet a été vital, essentiel. Ce n’est, bien entendu, pas une ONG ou une organisation d’intérêt public, ce n’est peut-être que de la musique, qu’un plaisir bourgeois mais c’est déjà le début de quelque chose. AC m’a énormément apporté sur un plan personnel. Et c’est comme ça que j’envisage un possible changement global, step by step…
 

Que voudrais-tu que l’on retienne d’Atelier Ciseaux?

Qu’on aimait les chiens, les gifs de pizzas et les photos de mini chevaux…

Marquer l’histoire n’a jamais été un objectif et encore moins un désir. J’aimerais qu’on se souvienne de notre envie de vouloir bien faire avec sincérité et qu’on était pas là pour dire d’en être. Je parle souvent d’envie mais je trouve qu’on vit dans un monde où il est parfois difficile d’avoir envie…

Mais finalement pour moi le plus important c’est cette notion de transmission. Cela peut paraître prétentieux mais j’espère qu’Atelier Ciseaux aura donné à d’autres l’envie d’essayer, de faire, de se battre ou d’y croire. Que ce soit pour un label, un atelier de poteries, une mobilisation pour je ne sais quoi. Il n’y a rien de plus grisant que de se défoncer coûte que coûte pour une chose qui te tient à coeur.

 

Que tu vas faire maintenant?

Je ne vais pas tarder à descendre Cheddar car il me met un petit coup de pression depuis une heure pour partir en ballade. Donc possiblement de plus longues ballades ?

Pour être honnête, j’ai déjà un autre projet qui ne devrait pas tarder à voir le jour mais ce n’est pas le moment pour en parler. Je tiens cependant à préciser, parce que c’est très important pour moi, que la possible fin d’AC n’est absolument pas liée à ce nouveau projet. Le hasard, parfois ! Sinon, je vais voir comment est ma vie sans AC. Je crois que je ne réalise pas totalement encore. Ce projet, même s’il y en a/aura d’autres, restera le projet de ma vie. Ça ne veut pas dire que la suite sera moins passionnante, moins motivante pour autant mais… AC FOREVER !
 

Comment Cheddar a-t-il vécu cette nouvelle?

Plutôt bien je pense. Tu sais, sa véritable passion dans la vie c’est le bois…
 

Ton conseil à un petit jeune qui voudrait lancer son label aujourd’hui?

Si tu penses / veux gagner ta vie avec ça, concentre toi plutôt à développer une nouvelle application pour « ubériser » un peu plus le monde. Sinon, vas-y, fonce, « Le monde de demain, quoi qu’il advienne nous appartient » (encore un peu) comme le chantait le Suprême NTM. Si cela te tient vraiment à coeur, si tu y trouves du sens alors n’hésite pas. Travaille, travaille et reste sincère par respect pour le projet et pour toi-même. Cela ne va pas être facile tous les jours mais ça vaut le coup ! Sinon pour le reste, je viens de découvrir un super lien qui pourra peut être t’aider : https://fr.wikihow.com/cr%C3%A9er-un-label-de-musique haha !
 

Quelques mots sur :

– Lenparrot :

 

– Promise Keeper :

 

– Police Des Mœurs :

 

– François Virot :

 

La mixtape du boss s’écoute ici :

Note du chef : Au lieu de proposer un maxi best-of AC, j’ai choisi quelques morceaux sortis par des labels copains encore actifs. Avec en bonus un tire de GROUPER ! Je crois qu’au moins 90% des mixtapes que j’ai pu faire avec AC contient un morceau de Liz Harris…

Tracklist :
Laurence Wasser – La Commune de Paris (Atomic Bongos)
En Attendant Ana – Square One (Montagne Sacrée/ Buddy Records)
T-Shirt – Hellsender (S.K Records)
Délage – Loverboy Creation (Field Mates Records)
Sierra Manhattan – WellOhYea (AB Records)
Bad News from Cosmos – Kosmadomamama (Anywave)
Brian Case – RU? (Hands In The Dark)
Leave Things – Unquiet (Fin de Siècle)
Grouper – Headache