Interview

Yan Wagner : it finally happened

Photo : Élodie Daguin

Cinq ans : c’est le temps qu’il a fallu à Yan Wagner pour sortir son deuxième album ‘This Never Happened’. Quasiment deux, c’est le nombre d’années qu’il nous a fallu pour publier cet interview réalisé en juin 2017 qui au demeurant, se révèle toujours d’actualité.



“Something in the air has changed”. Elle est loin l’année 2011 où l’on découvrait Yan Wagner sur la compilation Kitsuné Parisien avec son premier titre “Recession Song”. A rapidement suivi Forty Eights Hours (2012) réalisé par Arnaud Rebotini, premier disque sur les traces de New Order et Joy Division, souvent qualifié de froid et de frontal mais qui avait déjà capté notre attention. C’est en solitaire qu’il produit ce deuxième essai, This Never Happened, en prenant soin d’attribuer une place centrale et un traitement plus organique à sa voix. Si l’on pense aux refrains captivants de “Blacker”, “SlamDunk Cha-Cha” ou encore “No Love”, c’est néanmoins en reprenant “It Was A Very Good Year” de Frank Sinatra et en s’accordant quelques lenteurs (“A River Of Blood”, “A Place Nearby”) que l’intéressé explore au mieux sa voix grave inspirée par Scott Walker et Nick Cave.



“Grenades”. S’il joue avec la figure de crooner qu’on lui concède volontiers, celui qui performe sous l’alias The Populists lors de ses DJ sets (récemment avec La Mverte au Silencio ou encore avec 2 Many DJ’s au NF-34) porte dans ses textes une attention particulière au concept de vérité mis à mal par une surabondance d’informations aux effets nauséabonds. La bande-sonore quant à elle, se veut plus calibrée pour entraîner en rythme un Yan Wagner réinventé et transformé avec ces dix morceaux electro-pop ardents.

Depuis, on a pu le remarquer à la production du premier album de Calypso Valois – fille d’Elli & Jacno -, au Printemps de Bourges lors d’une soirée hommage à Léonard Cohen et en tournée aux côtés de DBFC, Vitalic, Tristesse Contemporaine ou encore Il Est Vilaine. Après la sortie du single “Daily Dose” paru l’année dernière, c’est avec deux remixes techno taillés pour les clubs de son titre “Blacker” – l’un par l’explorateur hors pair Molécule et l’autre par lui-même sous The Populists – qu’il clôture ce chapitre palpitant et attachant. On nous souffle qu’un troisième album est actuellement en préparation.
 


 

Le Bombardier : Comment en es-tu venu à produire ce nouvel album seul?

Yan Wagner : Je ne me suis pas posé la question. Au moment où j’ai voulu une oreille extérieure et d’autres perspectives, j’ai demandé à Jean-Louis Piérot de mixer les morceaux. J’avais l’impression qu’il y avait pas mal de choses personnelles dans ce disque et je voulais le faire moi-même.
 

Tu as ressenti une pression?

Il a été très long à faire, un peu trop même. En parallèle à The Populists, j’ai cherché un label pour cet album, je savais qu’il serait moins techno. Le fait qu’avec Pschent on ne puisse plus travailler ensemble, ça m’a fait perdre pas mal de temps. Je me suis mis un peu de pression. Et il y a eu la vie.
 

J’ai senti une certaine envie de vouloir prendre tes distances avec la techno.

Ce sont mes premières amours de musique mais ça vient peut-être du fait que je sorte un peu moins en club. J’écoute encore beaucoup de promos pour mes DJ sets, ça m’intéresse toujours mais disons que j’ai maintenant un rapport plus technique avec cette musique, je la vis un peu moins tous les soirs. Ça correspond moins à mon existence actuelle.
 

Avec DBFC, on avait eu l’occasion de parler de leurs influences et de leurs origines, notamment des attentats qui se sont produits à Manchester. Quelle est ta vision de la culture club et doit-elle selon toi jouer un rôle dans ces événements?

Certainement. C’est à chaque artiste de décider quel rôle il veut occuper. Le militantisme est au coeur de l’Histoire de la musique techno et house en tout cas. Ce sont des militantismes très variés, certains avec composantes raciales dans l’acception américaine et des revandications d’émancipation sexuelle. C’est vraiment important pour l’ADN de cette musique. Ça me fait penser à Laurent Garnier qui avait joué les Berruriers Noirs au Rex et qui s’était fait descendre par tout un tas de clubbers plutôt jeunes qui je pense, considéraient qu’un DJ n’avait pas le droit de faire de politique. Je trouve ça assez triste parce que c’est oublier une grande partie de l’essence de cette musique. J’ai créé The Populists avec un aspect satirique. Je trouve qu’il y a parfois un côté un peu trop premier degré dans la notion d’artiste engagé comme on peut en trouver dans la chanson mainstream. Je ne suis pas pour, je pense que ça ne sert à rien. C’est même contre-productif.

Il y a une façon presque symbolique de s’exprimer sur certains sujets et le fait de faire de la musique de club et de faire danser les gens doit être pris comme une façon d’embrasser la vie et de se retrouver. Cet aspect communautaire est important, c’est évident.

 

Avec ce qu’on a vécu au mois de mai, The Populists serait amené à revenir?

Ah bah oui sûrement! C’est vrai que c’est fou ce qu’on voit arriver. Ce n’est pas nouveau mais ces ficelles sont tellement incroyables et flippantes que ça en serait presque drôle. Toutes les semaines il y a quelque chose qui arrive. Vaut mieux en rire disons, et c’est l’idée derrière The Populists justement. Il y a tout un pan de la musique électronique que je n’aime pas, un peu pompier où l’idée est simplement de faire consommer les gens. The Populists, c’est une manière de souligner cette forme de populisme ridicule.
 


 

Avec pour titre « This Never Happened », tu fais dans les fake news?

C’est exactement ça. C’était déjà une blague parce que je n’arrivais tellement pas à finir cet album que c’était pour en dédramatiser. Il y a quelque chose de fascinant maintenant avec Internet c’est que tout est archivé. Les faits sont à portée de main mais la facilité à détourner les images les rend très abstraits. J’ai du mal à parler de vérité de manière générale mais la trop grande multiplicité des perspectives et des regards qu’Internet permet est assez dangereuse finalement parce que chacun peut se proclamer témoin d’une scène sur la foi d’une image qu’il va poster. Ça ne veut presque rien dire. La multiplicité des médias et des paroles fait qu’on va presque systématiquement remettre en cause des choses qui viennent de médias sérieux. C’est cette culture de tout le temps donner son avis sur tout. Quand tu regardes les commentaires en dessous des articles de presse, tu peux flipper parce que ce sont les personnes les plus vindicatives qui s’expriment, qu’on voit le plus et qui arrivent à convaincre d’autres personnes.
 

Tu disais que la musique était une affaire de cycles, l’Histoire aussi?

Ça, je ne sais pas, certainement. Je crois que l’Histoire est surprenante.
 

Le mot ”austérité” revenait souvent vis à vis de ton premier album, comment décrirais-tu This Never Happened?

Ça me contrarie « austérité ». Je ne le trouvais pas si froid que ça même si je comprends ce qu’on veut dire. Pour celui-ci, c’est davantage joué, il y a moins de séquences et de MIDI, moins de trucs automatisés. Ça vient de ce que j’écoute je pense : Scott Walker, Frank Sinatra… Ce sont des artistes que je connaissais auparavant mais que j’ai beaucoup écouté à cette période.

Ce côté froid qu’on veut me donner, ce n’est pas vraiment moi. Sur scène l’idée c’est quand même de danser. Je suis content en tout cas si ce deuxième album est ressenti comme un peu plus chaud. Je voulais qu’il soit plus arrangé et moins brut.

 

Ton instrument favori?

Alors… La voix. C’est vraiment ce que je préfère. C’est la chose la plus belle chez les gens. La main aussi est un instrument, c’est peut-être même le meilleur. La main et la voix donc.
 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

En ce moment, vraiment rien. J’ai beaucoup écouté l’album et en ce moment je suis en train de composer d’autres chansons. Le dernier disque que j’ai acheté c’était le nouveau Dollkraut, Holy Ghost People : ça fait un peu penser à Broadcast mais en beaucoup plus austère pour le coup. Et pas mal de Dead Can Dance aussi, l’album Spleen and Ideal à fond.
 

Entretien enregistré le 4 juin 2017, Pantin.
 

This Never Happened est disponible via Tech Noir/Her Majesty’s Ship.
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Yan Wagner en concert :
13 avril : Carte Blanche #3 à Etienne Daho – Le Metronum – Toulouse (event)