Gontard, interview à caractère amical
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Gontard, interview à caractère amical

Si le temps se dilate cette année et rend sa perception plus délicate, on se souvient bien de ce lundi d’il y a trois semaines où Gontard posait, l’air de rien, une courte vidéo intitulée “Message à caractère amical” sur sa page Facebook qui s’ouvre avec ces quelques mots : “Tu sais, ils sont pas nombreux les professionnels de la profession, patrons de salles, animateurs radio, gratte-papiers ou pigistes, à prendre des nouvelles de toi, savoir si ça va bien. Le silence, quoi. On sent qu’ils préparent l’après, la libération, avec leurs mêmes habitudes. Et toi, t’en fais pas partie. Tu te casses le cul depuis des années, mais t’en fais pas partie”.

A peine piqués par cette apostrophe aux grattes-papiers et par la question “Que ferons-nous après l’orage?”, on s’est rappelés que Gontard utilisait souvent les mots justes pour décrire le présent. Dans son dernier album en date, 2029 paru il y a tout juste un an, Nicolas Poncet de son vrai nom s’attelle à la sociologie de son espace fictif Gontard-Sur-Misère, prenant ses racines dans une région bien réelle, la sienne, la Drôme. Éducateur au civil, il est aux premières loges pour observer la quintessence de ce que les médias généralistes nommaient il y a encore quelques mois “La France périphérique”, celle des petites gens. Sur la même lancée, il sortira le mois prochain le 45-tours Le Sismographe, constitué d’un duo avec La Féline et du morceau “Noyé”, deux nouveaux exemples de la parole libérée et de la poésie de l’auteur. Pour ces raisons, on a pris des nouvelles de Gontard à quelques jours de la fin du confinement afin de disséquer les énigmes qui se sont présentées à nous ces dernières semaines.
 


 

Le Bombardier : Où es-tu confiné et comment se passe ton confinement?

Gontard : Tout va bien. Je suis confiné chez-moi à Valence dans la Drôme. J’étais dans une période où j’écrivais beaucoup de chansons donc ça a décuplé le potentiel d’écriture. Je suis dans ma bulle, hors du temps, c’est assez agréable. C’est cahin-caha, ce n’est pas une grosse révolution intime pour moi. Je ne traverse pas ce truc là comme un moment unique. Je fais partie des mecs qui sont confinés depuis bien longtemps en fait (rires). Quand tu es chanteur pop et vaguement neurasthénique, fan de Polnareff et de rap américain, tu es davantage dans ton monde. C’est probablement moins violent pour moi que pour Hervé Vilard.

Si on fait du lien avec la question politique, on observe une recrudescence de gens qui se découvrent anti-capitalistes depuis deux mois : ça me fait mourir de rire. Dans nos cercles d’amis comme dans le cercle politique, tu vois des revenants qui disent “nous veillerons à ce que…”, mais ils ne veillent à rien du tout au final.
 

Oui, ou des nouveaux scientifiques de génie.

Exact, c’est souvent les mêmes d’ailleurs ! Tant mieux, il faut aussi miser sur un sursaut citoyen et que les gens se réveillent. Que les syndicats servent enfin à quelque chose, que les gens bougent et se mobilisent. Ce n’est pas une révélation non plus, on se doutait que ça arriverait. Alors on ne savait pas si ça allait être le pangolin ou autre chose. Ce qui est plus dur, c’est pour les petits lieux culturels, je pense aux squats, aux petits bars, même aux petits fanzines et journaux qui eux se retrouvent sans aucun public vont se péter la gueule. Là on verra qui soutient et qui sera soutenu. Après les gros centres culturels qui dépendent des subventions, c’est encore une autre histoire mais en tout cas ce n’est pas mon combat.
 

Je t’ai contacté lundi suite à ta vidéo “Message à caractère amical”, je me suis sentie quelque peu visée sur “les gratte-papiers” et j’ai trouvé le sens du message percutant. Tu mentionnes cet “après” dont beaucoup de gens parlent aussi actuellement, es-tu vraiment optimiste quant à un potentiel changement ?

J’aime bien l’expression “cahin-caha”, ça se retrouve pas mal dans mes chansons où dans l’une je vais dire “On va vers une révolution prolétaire” et sur l’autre “La révolution prolétaire elle n’aura pas lieu, c’est baisé” : on est toujours un peu partagé. Si on parle de la musique, ça fait une quinzaine d’années qu’on observe un durcissement des législations sur le monde de la musique, le bruit, les terrasses… Quand le PS était au pouvoir, ils incarnaient soit disant une gauche et au final ça a été des années où il y a eu de plus en plus de lois hyper compliqués par rapport au monde de la nuit. Par conséquent, les salles galèrent de plus en plus, les enveloppes pour les festivals sont de plus en plus fines alors on fait du bankable à tout prix, donc soit t’es dans un squat soit tu es à Bercy. Il y a beaucoup moins cette zone du milieu où l’on pouvait se faire découvrir et s’éclater. Je pense que les fluides existent encore mais les canaux de diffusion sont complètement cramés : que ce soit la radio, la presse qui est extrêmement réseautée. On essaie de nous cantonner à la province “Toi t’habites en Rhône-Alpes, t’es rageux par rapport à Paris” mais je n’en ai rien à foutre, Paris c’est une ville sublime et il y a des gens extraordinaires qui font leur boulot de défricheurs. J’habite à côté de Lyon, c’est la ville la plus réseautée du monde donc c’est surtout un problème au niveau local. Le durcissement vient de très loin.

Au final, je me languis de voir la course à échalote qui va arriver juste après. Qu’est ce qui va se passer ? Est-ce qu’on va ouvrir les vannes et les gens vont vouloir sortir de ouf ? Et même les programmateurs seront plus aventuriers parce qu’il y aura une demande ? Ou on serre les vis ? Bon, j’ai ma petite idée, mais on ne sait pas. J’ai croisé il y a peu un copain qui a un petit café-concerts à Valence qui était catastrophé et c’est bien normal, il prépare une saison à partir de septembre mais il ne sait pas comment ça va se passer. Je lui disais qu’il y a peut-être plein de groupes ou de tourneurs qui le snobait parce que c’était une petite salle mais qu’ils vont peut-être tous revenir vers lui pour connaître ses conditions. Nous à Valence, on verra des groupes qui ne venaient plus parce que c’était trop bledard on va dire. Dans le public il y aura des gamins qui verront ces groupes-là, qui créeront eux-mêmes des groupes et peut-être que ce sera positif. On peut transposer ça au champ culturel et politique. Ça c’est ma facette positive. Il peut se passer des choses si on fait un petit effort et si on arrive à tenir le coup. Que les chanteurs neurasthéniques ne se suicident pas et que les diffuseurs, les salles tiennent bon. Il ne faut rien attendre de Macron ni du gouvernement. Ça me paraît fou d’attendre quoi que ce soit de ces mecs-là. Ils ne veulent pas le plus grand bien de l’humanité et on le sait depuis 30 ans au moins.
 

J’ai lu la presse à ton sujet, j’ai l’impression qu’on t’ancre pas mal dans un univers rock français et que tu cherches plutôt à mettre en avant un rythme et mode de fonctionnement davantage relié hip-hop. Lorsqu’on a calé cette interview ensemble, tu me disais prévoir 3 albums à partir de 2021, je me demandais comment tu prenais le temps d’engendrer tout ça.

C’est intéressant comme question parce que c’est la base de ce projet. Je suis un mec de l’indie pop, j’ai la mèche, la barbe depuis toujours, je suis même né avec ! J’adore les Magnetic Fields, j’aime l’électro cheloue de Warp. J’ai les codes. Je pourrais habiter à Paris, avoir une galerie d’art, être un zazou triste comme il y en a beaucoup. Dans mon ADN il y a toujours eu la funk et la soul que je tiens de mon père qui collectionnait les 45-tours d’Otis Redding et compagnie. Le hip-hop, je suis tombé dedans assez rapidement. Dans ce que j’écoute, il y a autant des trucs comme Guided by Voices, un groupe ricain rock vraiment assez âpre, lo-fi, des morceaux de 2-3 minutes enregistrés à la maison que du hip-hop US. Il y a un point commun dans la manière d’écrire de ces deux écoles : on balance, on sort. On donne ce qu’on a dans le ventre. Ce n’est peut-être pas toujours super bien produit, j’essaie toujours de mon côté de lécher les sons, mais en tout cas je viens de cette école lo-fi qui est commune à l’indie pop et au rap. C’est de l’indépendance, une forme de piraterie. Le masque, c’est un peu dans cette idée-là.

Je n’ai jamais prétendu faire du hip-hop, je n’ai pas un flow de MC, par contre, je revendique complètement la méthode. Déjà parce que je travaille à partir de samples, j’échantillonne depuis que j’ai 6-7 ans et je les rebosse avec des musiciens. Ce qui est assez fou, c’est que je suis obligé de parler du hip-hop pour faire comprendre ma démarche, mon contenu, raconter la vie des gens. C’est la seule manière que j’ai pour faire comprendre cette empreinte du réel. En musique, on a vraiment un problème avec ça. En cinéma, en littérature, même dans la danse, on peut ancrer dans le réel. Il y a des écoles pour cela où l’on travaille sur les quartiers, la déshérence sociale mais dans les musiques actuelles françaises, sans déconner : on est 3 ! C’est fou, c’est comme si c’était une MST, quelque chose d’honteux. L’idée n’est pas tant de faire de la politique au sens “Prenez votre carte et votez pour Poutou, Mélenchon ou les anarchistes” mais de faire comme dans les années 70 et sortir cette force-là qu’il y avait dans la chanson française. Sur n’importe quel album de Souchon, William Sheller ou Louis Chedid, les mecs te parlent d’Ahmed le smicard, qui, sur la chaîne de montage tombe amoureux de Jenny qui est la fille du maire. J’utilise ces codes-là mélangés avec du hip-hop, de l’indie, etc.

Quant aux trois albums, là on bosse actuellement sur 65 morceaux : forcément, je vais en faire des disques ! Je ne vais plus faire des disques de 18 titres parce que plus personne ne les écoute en entier mais je sais qu’il y en a 3 ou 4, déjà un chez d’Ici d’Ailleurs, la maison mère, un super label que je kiffe, d’ici la fin d’année 2021. Battre le fer tant qu’il est chaud quoi. On vieillit, les années passent. Je n’ai pas une grande voix, je ne suis pas un grand chanteur, mais on m’a toujours dit : “Si tu sais pas bien chanter, raconte au moins un truc !”.
 


 

Quels sont les thèmes qui t’inspirent, au-delà du régionalisme qui est le fil conducteur de ton répertoire ?

Dans mes chansons, j’essaie de me mettre à hauteur de vie des gens. J’en ai vraiment ras le bol d’écouter de la pop ou de la chanson française qui ne raconte rien. Quel soit souterraine, ultra indépendante ou sur les grosses radios, je trouve qu’il y a un vide de mots. Que tu écoutes Bertrand Belin ou d’autres artistes c’est pareil.

On pourrait faire un jeu, sortir une grille de bingo et dire quels sont les mots vides de sens. On pourrait aussi imaginer une dictature qui interdirait ces mots en question : bah putain, ils seraient bien emmerdés !

Toutes les deux phrases tu as le mot “désert” qui n’a pas un écho naturel sur les gens. Ça peut être joli quand ce sont Michel Berger ou France Gall qui chantent “Et le désert avance” parce que ça parle du désert dans lequel ils ont voyagé et c’est chez Michel Drucker, bon, ok. Ça a été fait ! Maintenant Bertrand Belin, parle-nous de toi, t’habites où, c’est quoi ton truc ? Je prends cet exemple parce qu’il est connu mais ça pourrait être d’autres. Ça se fait passer pour un poète : si tu l’es vraiment, j’ai envie de savoir d’où tu me parles !

Quand j’écoute des mixtapes de La Souterraine ou des projets indés français qui sortent, je te jure, j’y vais avec une bienveillance totale en me disant “Allez , c’est bon ! Y a bien un gamin ou un vieux, quelqu’un qui va me toucher sur ce que j’attends sur cet ADN de 1970”. A chaque fois je trouve de chouettes mélodies, de belles prods, jolies voix, mais tu sens trop l’étudiant de La Fémis quoi, le mec il va à la Maison de la Poésie ou l’espèce de gars qui a une mythologie des années Saravá et Pierre Barouh et qui fait le hippie dans la cambrousse. Ça sonne toujours “à la manière de” alors qu’en fait l’espace d’évocation il est total en musique, comme dans tous les arts. Là, je descends dans la rue : je me dis que je vais faire un album sur ce qu’il va se passer en 20 minutes. C’est immense ! La rue, les gens, c’est immense ! Et c’est vraiment sous-utilisé en musique. Parce que dans le ciné, en littérature. Ça n’interroge pas que les artistes mais aussi les diffuseurs. Me concernant, on a retoqué quelques mots de certaines paroles de mes titres parce qu’ils ne convenaient pas à la doxa sur service public. Je remplace ces mots par le désert de Bertrand Belin et ça passe !

On a créé nos propres filtres loufoques. C’est de la spéculation. C’est ça que je veux faire passer comme message. En tout cas dans ces temps là. Il ne faut pas faire les malins dans le milieu de la culture, nous sommes dans notre tour d’ivoire, on vous avait dit… Non, on avait rien dit du tout. On est dans l’art de la spéculation aussi quoi.

On est en train de se prendre la tête sur comment on peut être sur les playlists Spotify, Deezer, Apple Music et mes couilles sur la commode, tout ça pour gagner 4,50 euros. On veut tous être dans le monde d’après, dans les festoches, on fait tous le paon devant les programmateurs en disant “Oh le pauvre” alors qu’on n’en a rien à foutre, il y a une vraie révolution des consciences à mener dans les musiques je pense. A nous de jouer.

 

D’ailleurs, j’ai un ami de Romans-sur-Isère qui m’a dit de te passer le bonjour et de te dire que la piscine Diderot lui manquait à lui aussi.

Dans le civil, je suis éducateur à Romans depuis plus de dix ans, c’est une ville que je connais bien mais je n’y vis pas. Il a du te parler de la piscine qu’il a du voir dans le clip que j’ai tourné là-bas qui s’appelle “Prolétaires“. Il y a une vraie histoire, j’ai amené des potes là-bas pour tourner le clip et un de ceux-là me disait que c’était le lieu de ses premiers émois érotiques. On a tourné, il était tout ému pendant le tournage et un mois après, ça a été bétonné et ils ont créé un complexe immobilier dessus. J’aurais envie d’aller voir les premiers habitants et ramener mon pote, pour leur parler de ses premiers émois à la piscine. C’est rien, mais c’est une transmission d’émotion qui est intéressante et qui n’est pas creuse, qui est ancrée dans un réel. On est pas assez nombreux à proposer ce genre de trucs musicalement.
 

Qu’est ce que tu lis en ce moment ?

Je suis assez gargantuesque. Je picore tous les jours et toute l’année. Je lis depuis que j’ai six ans. Les trucs récents qui m’ont marqués : je me suis replongé dans du Susan Sontag, qui avait beaucoup écrit sur la maladie notamment en tant que métaphore. Au tout début du confinement, je me prenais la tête la-dessus, sur c’est quoi ce truc, puis une fois que tu es contaminé entre guillemets, que tu es touché dans ton corps, qu’est-ce que ça interroge ?

Je lis beaucoup de bouquins sur la musique. J’ai toujours adoré ça. L’histoire des rockeurs, les biographies de Vince Taylor, de Bob Dylan, Phil Spector… J’adore la revue Schnock qui est faite par Alister parce qu’il y a plein de petits détails. Je suis très mauvais technicien mais je suis assez curieux, quel choix sur tel morceau, quel clavier, tout ça. J’ai un côté geek là-dessus.

J’ai lu des trucs aussi sur Bernard Estardy et son studio dans les années 70 à Paris, c’est assez fascinant cet espèce de mythologie autour de ça. Et aussi de l’Histoire, sur les sociétés parallèles, des témoignages autour de communautés un peu folles dans le Sud de l’Espagne ou relire des anarchistes comme Déjacque, voir comment ils avaient réfléchi à ce qui nous arrive et des solutions pour se dépêtrer de ce monde-là.

On ne va pas changer complètement de monde. Les pourris resteront des pourris, le fric ce ne sera peut-être plus des billets, peut-être que ce sera des coquillages mais on se battra quand même pour.

Il faut trouver une alternative forte entre les gens de bonne volonté et qui ont envie de partager des trucs, des fluides.
 

Et en musique, des choses qui t’ont plu récemment ?

C’est souvent du hasard. Souvent, je vais me balader sur des blogs ou j’ai un côté collectionneur, je rachète des vieux magazines d’occas pas chers et je regarde de quoi ils parlaient. J’aime bien retomber sur des disques qui me donnent envie de tout acheter derrière.

J’ai mon pote Arnaud, qui est l’un des musiciens avec qui je bosse, qui a un groupe qui s’appelle Tara King qui a sorti un dernier/nouvel album qui s’appelle Mathematique et qui est magnifique. Dès qu’Apollo Brown sort quelque chose j’écoute, il y aussi Bob Dylan qui fait un morceau de 18 minutes sur JFK, c’est le patron ! J’adore Léo Ferré, je bouffe un peu de partout.
 


 

Le Sismographe sera disponible en 45-tours à partir du 20 juin via Ray Borneo / Ici d’ailleurs.