Jérôme Minière et les écrans qui laissent sans refuge
Interviews

Jérôme Minière et les écrans qui laissent sans refuge

Photo : Dan Popa

“J’espère que je ne te fais pas la morale
Tu sais, je n’en sais pas plus que toi
J’espère que je ne te sape pas le moral
Je raconte juste
Ce que je vois”

C’est sur un son d’orgue joué d’un air solennel que s’ouvre le nouvel album de Jérôme Minière intitulé Une Clairière, le premier à paraître en France depuis 1998. Solennel, pour souligner cette première strophe dans laquelle l’auteur-compositeur rappelle qu’il est un observateur de longue date. Pour ceux qui n’étaient pas nés et les autres retardataires, Jérôme Minière revient effectivement de loin : originaire d’Orléans et repéré avec ses deux premiers albums, Monde pour n’importe qui et La nuit éclaire le jour qui suit respectivement sortis en 1996 et 1998 sur le label Lithium (Dominique A, Françoiz Breut…), il fut en ces temps l’un des premiers à semer les graines d’une musique pour le moins rare à l’aube des années 2000, que son dossier de presse aime qualifier aujourd’hui de bedroom-pop.

Mais c’est lorsqu’il s’installe au Québec que sa carrière s’envole : il obtient des Félix (l’équivalent des Victoires de la Musique) à plusieurs reprises, notamment celui du meilleur album électronique en 2013 pour Danse avec Herri Kopter et c’est d’ailleurs sur celui-ci que Minière commence à poser la question de la dépendance de l’Homme à la technologie : “Quelque chose de rectangulaire”, “Le Datamour” ou encore “Elvire (avec la voix de l’ordinateur)”. A écouter également sur cet album, “Life dot file (avec les enfants)” pour toucher du doigt la précocité de ses idées.

S’il filait ce qui semblait être le parfait amour avec son label québécois La Tribu, Jérôme Minière raccrochera auprès de celui-ci après seize ans de bons et loyaux services. Evoluant avec son temps et les mutations de son industrie, il laisse alors la porte ouverte à une remise en question d’envergure quant à la suite, qu’il imagine avec l’éclairage de Rémy Poncet alias Chevalrex, le fondateur du label français Objet Disque.

Une renaissance qui prend la forme d’un diptyque : le premier volet Dans la forêt numérique sort à l’hiver 2018 tandis que le deuxième chapitre, Une Clairière voit le jour en juin dernier. Des albums complémentaires, 19 titres au total où Minière décrit notre société rongée et transformée par la performance et la technologie au détriment des relations et valeurs humaines. Un juste témoignage, un ton un brin plus grave qu’à l’accoutumée, mais Jérôme Minière parvient toujours à instaurer la bonne distance entre ce qu’il observe et chante. C’est dans des titres comme “La Beauté”, pièce inégalable de plus de neuf minutes qui interroge le rapport entre l’humain et le temps, dans “La vérité est une espèce menacée”, ou encore dans “Le Vide” que l’on se prend le talent de Minière en pleine face. Entre résilience, pointe d’humour et nostalgie, l’artiste questionne notre temps, et nous avec. On l’a rencontré en juillet dernier pour lui poser quelques questions.
 


 

Le Bombardier : C’est le premier album que tu sors en France en vingt ans, pourquoi?

Jérôme Minière : Quand je suis parti au Québec, je pensais que je pourrais faire des sorties en France et au Québec facilement. Avec les années, c’est devenu de plus en plus compliqué. Je n’y habitais plus et un écart s’est creusé. Mes deux premiers albums étaient sortis par Lithium qui sont des Français et à partir du moment où j’étais sur un label québécois les créneaux n’étaient pas les mêmes. Le Québec, c’est un territoire très grand mais avec une toute petite population. Les indépendants sont presque comme les majors ici, c’est un peu un monde à l’envers. Ensuite, c’est devenu un choix personnel. J’ai deux enfants, je ne pouvais pas me permettre de m’absenter. J’ai aussi découvert une autre raison avec le temps : c’est que Je ne suis pas taillé pour la route. Je suis parti loin mais je suis plutôt sédentaire, c’est un peu paradoxal.
 

Les concerts t’importent peu?

J’aime bien être sur scène mais la vie de tournée, ce n’est pas pour moi. Je m’use trop vite. C’est un peu à coutre-courant puisqu’avec la crise de l’industrie de la musique, on est plutôt amenés à faire des dates pour s’en sortir. Je vais dans le sens inverse, je fais de la musique pour le cinéma et le théâtre depuis dix ans. Un peu moins de pub car je n’ai pas vraiment la tête de l’emploi pour vendre une voiture ou du parfum.
 

Comment as-tu vécu ces vingt dernières années? Entre l’évolution du numérique dans nos vies, dans l’industrie musicale… C’est un thème qui revient souvent dans ton œuvre.

J’ai commencé sous une étiquette électro en 96, ce qui est marrant quand tu y penses aujourd’hui. A l’époque, on avait à peine Internet, il y avait des images de chats qui descendaient pendant trois quarts d’heure. C’est sûr qu’il y a eu une révolution. Le souvenir très clair que j’ai, c’est qu’il y avait vraiment deux mondes. Si tu t’intéressais à la musique électronique, tu ne pouvais pas t’intéresser à d’autres styles et vice versa. Ça ne se mélangeait pas avec des gens qui jouaient, ce que je trouvais dommage à l’époque. Aujourd’hui, c’est totalement l’inverse : tout musicien, simplement même avec un téléphone, sait s’enregistrer, a des connaissances techniques et a accès à du matériel qui était inimaginable il y a 25 ans. A l’époque de mon premier album, c’était la transposition en live qui était un vrai problème parce qu’il n’y avait pas spécialement d’équipement pour ça, ou alors tu t’appelais Massive Attack et tu avais les moyens. Si tu étais plus petit, c’était du bricolage et les musiciens n’y étaient pas habitués.

Maintenant tout est plus hybride. Aussi, la grosse différence, c’est l’effort. Maintenant avec ton téléphone, tu peux faire des trucs qu’on faisait avant en trois jours. Même pour les samples, c’était laborieux. Ce qu’il y avait de magnifique à cette époque, comme dans toute nouveauté, c’était le défrichage, se retrouver dans l’inconnu. J’aimais beaucoup ça. Aujourd’hui c’est super balisé, tu ouvres un logiciel et il te donne déjà les sons que tu veux. Tout est là tout le temps. L’enjeu en musique électronique a beaucoup changé aujourd’hui. Au fond, tu ne peux plus vraiment surprendre, c’est ailleurs que ça se passe : des performances live, un son hyper particulier en utilisant telle ou telle machine.
 

Une Clairière est sorti en juin dernier, comment vis-tu son accueil ?

Je suis enchanté et surpris je te dirais. Pour moi c’était du bonus. Il y a un an et demi, j’ai quitté mon label au Québec, La Tribu. Comme un vieux couple, on commençait à tourner en rond. On resté amis, j’ai réussi à sortir de là à l’amiable. J’ai beaucoup douté sur comment et pourquoi continuer. J’ai eu la chance de parler à pas mal de gens et à pas mal d’amis artistes et d’essayer une autre façon de fonctionner. L’idée c’était de trouver quelque chose qui respectait ce que j’avais à donner mais qui était dans l’époque aussi, sans être dans la nostalgie. Avec mon label, on me disait tout le temps “Il y a 10 ans, tu vendais trois fois plus que maintenant, on ne peut plus faire ça et ça, il n’y a plus d’argent”. C’était un peu ennuyeux. Au fond, avec l’expérience que j’ai, même si je n’ai pas un énorme matériel je peux m’auto-produire. Ça fait longtemps que c’est le cas mais maintenant je me fais confiance et j’ose sortir mes chansons, aller chercher directement les gens. Il faut oser. Il y a tellement de choses de qualité qui se font.

Du coup, j’ai passé six mois à écrire des chansons et bien évidemment il y en avait trop, je ne savais pas quoi en faire. Je suis super mauvais dans le tri. Un jour, j’ai eu un coup de fil de Rémy Poncet pour un remix. On a sympathisé sur WhatsApp et par mail, je lui ai parlé de toutes les chansons que j’avais. Ça a créé une dynamique qui m’a donné envie de faire un disque québécois qui s’appelle Dans la forêt numérique que j’ai produit moi-même. Il est plus dans la logique de ce que j’ai fait au Québec et du public qui me suit là bas. J’ai rapidement tourné en rond.

Ensuite, je me suis laissé aller dans un dialogue avec Rémy. Il écoutait mes albums sortis sur Lithium lorsqu’il était ado. Donc il y avait un espèce de trip de créer un album avec moi mais aussi avec ses souvenirs. Ça m’a permis de lâcher prise sur certains aspects, avec une direction artistique qui s’est faite entre nous deux. C’est aussi le regard de Rémy qui a créé Une Clairière.
 

Et pourtant ces deux albums sont cohérents en termes de son et de thèmes.

Bien sûr, c’est la même matière qui a été travaillée pendant six mois. C’est juste que le tri est différent. On n’a pas voulu sortir de double-album, on ne voulait pas avoir trop de titres d’un coup et on trouvait l’idée rafraîchissante.
 


 

“La Beauté” est un titre que j’ai beaucoup aimé, qui dure plus de neuf minutes. Tu as aussi réalisé le clip que je trouve très contemporain et hypnotique. Comment composes-tu de telles pièces?

Toutes ces chansons ont été composé pendant l’hiver-printemps 2018. Je me suis amusé et l’idée c’était de ne pas m’imposer de limites. Au départ ça paraissait facile mais si je l’ai appelé Dans la forêt numérique, c’est parce qu’à la fin des six mois, j’étais complètement perdu avec ma matière. L’idée était d’embrasser le temps présent. Ce que je perçois en ce moment est très chaotique et très paradoxal, difficile à saisir. Rémy m’a aidé à l’assumer et à le mettre en valeur.

Quant au clip, j’ai acheté un appareil photo l’été dernier. Ma femme qui est artiste visuelle m’a aidée, on n’avait pas tellement de temps. Derrière chez-nous, il y a un quartier industriel avec un parc. Dans la nuit, avec le ralenti, ça devient tout à fait autre chose. J’ai pris ce que j’avais sous la main. Il y a une simplicité sur tout le projet. C’est ce que j’ai appris à faire durant toute ma carrière : je n’ai pas d’énormes moyens, je prends ce qu’il y a autour de moi. De toute façon c’est le présent, ce n’est pas le même pour tous.

Pour les textes, c’était un bric à brac. Un labyrinthe de bouts de phrases, parfois dans mon téléphone, parfois sur des bouts de papier. C’était un puzzle très laborieux et je ne m’améliore pas avec le temps (rires).
 

Est-ce que tu as déjà pensé à l’adaptation de ces deux albums sur scène ?

Oui, j’en ai fait un peu au Québec en octobre 2018 quand les deux albums n’étaient pas encore sortis. J’ai présenté un spectacle qui s’appelle Duplicata, du nom de la même chanson sur l’album Dans la forêt numérique. C’est un spectacle où je suis tout seul avec des écrans. Ça se présente plutôt comme une conférence ou du stand-up. C’était dans le cadre d’un festival qui s’appelle Phénomena à Montréal. On m’a poussé à faire un spectacle sur les questions que je pose dans Dans la forêt numérique. Je m’accompagne de vidéos sur scène, j’essaie de créer quelque chose d’intime. Ce n’est pas basé à proprement dit sur la performance mais sur la rencontre avec les gens, c’est plutôt fait pour des petits endroits.
 

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

J’écoute beaucoup Aldous Harding, ça peut avoir un côté très pop et sucré mais j’aime bien sa folie. Les projets de Matthieu Malon, un musicien qui vient d’Orléans comme moi. Une artiste montréalaise qui s’appelle Mounia. Elle a beaucoup de chansons en français et un petit côté bedroom-pop que je trouve pas mal.
 

Une Clairière est disponible via Objet Disque. Dans la forêt numérique est disponible ici.