La Jungle, chevaliers modernes et bêtes de scène
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La Jungle, chevaliers modernes et bêtes de scène

Photo : Jekyll N' Hyde

Si nos voisins belges sont connus pour être des bêtes de scène, le duo La Jungle est passé expert en la matière avec pas moins de 450 dates accumulées sur ces cinq dernières années. En guise de témoignage, un double-album live intitulé Coucou Beuh !!! de 75 minutes, enregistré au Dour Festival et au Périscope à Lyon : un condensé du meilleur de la discographie du tandem où l’on devine à l’écoute, son investissement physique et mental sur ses tournées.

La Jungle, pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de les découvrir sur scène, c’est une créature hurlante à deux têtes et quatre bras, répondant tantôt au nom de Jim (Mathieu Flasse : guitare, claviers, voix), tantôt au nom de Roxie (Rémy Venant : batterie), parfaitement coordonnée et maître de son jeu. Attention toutefois à qui oserait se mettre en travers de son chemin : il faut des oreilles solides et un cœur bien accroché pour apprivoiser cette déferlante sonore qui navigue entre noise et krautrock avec parfois même des airs de techno.

Reste à savoir quand on pourra recroiser la bête dans son habitat naturel – sur scène – : en attendant, Coucou Beuh !!! est sans conteste le meilleur exemple enregistré de son énergie communicative et saisissante. On a profité d’une interview Skype pour poser quelques questions à Rémy sur cet album live et pour savoir, enfin, d’où venait cette envie de tout défoncer sur leur passage.
 


 

Le Bombardier : Où es-tu confiné et comment ça se passe pour toi ?

Rémy Venant : Pour ma part je suis dans mon appartement à Bruxelles en plein centre et Mathieu est confiné à la campagne, un peu plus à l’écart.
 

Vous avez sorti deux EPs et un album l’année dernière, vous sortez dans quelques jours un double-album live, pourquoi ce choix plutôt qu’un album studio ?

On a voulu dédier cette année 2020 à des sorties différentes. On a prévu cinq sorties qui nous font pas mal d’actu et qui nous permettent de continuer à créer et enregistrer, d’écrire des nouvelles choses sans pour autant se replonger dans un album tout de suite. Notre dernier album a à peine un an. On était à la moitié de la tournée de cet album et la seconde partie était planifiée pour maintenant. Cette seconde partie tombe plus ou moins à la flotte mais on garde ces projets de sorties pour cette année. Il y en a deux déjà annoncées, la première est la réédition de notre tout premier album, I, – donc EP si tu préfères – en vinyle et en CD, parce qu’il n’y en a plus et c’est un album qui a marqué les gens, que ceux qui nous découvrent maintenant veulent se procurer. C’est un album qui fête ces cinq ans.

Le double-album live est la deuxième sortie de cette année. Pour nous c’est le moment ou jamais de sortir un live, on a fait 450 concerts en cinq ans. Si on compte ceux de la tournée en cours qui s’annulent on arriverait à 500. Un album live est un chouette truc à faire quand tu as un groupe qui tourne beaucoup et qui dure sur les années. C’est une belle étape, un espèce de cap. On est assez contents parce qu’il y a de la presse autour, il y a des gens qui s’intéressent et qui comme toi posent la question de la démarche, savoir d’où ça vient et pourquoi. Il y a aussi pas mal de pré-commandes au niveau des vinyles, les gens soutiennent cette sortie et ça a l’air de leur plaire.
 

Je suis justement allée voir vos dates passées, les années 2019, 2018 et même 2017 étaient full : comment tenez-vous à ce rythme ?

C’est comme tout, c’est du mental. Quand c’est à ce point motivant, ça ne peut que rouler. Il y a toujours des coups de mou, des moments de stress, mais à côté de ça c’est énormément de fun. Là c’est un discours un peu bateau que je vais te sortir mais on voit du pays, on rencontre des gens et ça c’est hyper stimulant et motivant. Une fois qu’on est lancés on ne s’arrête plus. Depuis 2015 on s’est rendus compte que tant qu’on jouait, on continuait à jouer, c’est un truc qui s’alimente tout seul. Je ne dis pas que la santé a toujours suivi mais on se sent bien en tournée.

Au final, le confinement est une période de relâche et de repos, c’est peut-être le point positif à retirer de tout ça. C’est une réaction très égoïste de notre part mais finalement ça nous permet de nous poser deux secondes, d’avancer sur toutes les sorties dont je te parle et on repartira quand ça pourra. On est un groupe de live, d’ailleurs on nous dit souvent “j’ai vos albums à la maison mais je vous préfère en live” : du coup ce double-album live tombe sous le sens, c’est un objet qui va bien avec l’image du groupe.
 

On sent une très forte coordination quand vous jouez tous les deux. Est-ce que vous travaillez ou répétez d’une manière particulière pour atteindre ce but ou c’est justement l’expérience des dates qui vous le permet ?

Ce ne sont pas les répètes qui ont forgé le groupe mais clairement les concerts. On a du faire des répètes les deux premières années du groupe mais à partir de 2017, on n’a fait que des résidences. Mathieu et moi on n’a pas de rendez-vous hebdomadaire pour aller répéter. Je fais ça avec mon autre groupe mais avec Mathieu c’est uniquement par bloc de trois journées, trois aprems souvent. On fait des résidences assez intensives qui sont plus des périodes de création que des répétitions régulières. On fait tout ça chez nos amis du Rockerill à Charleroi. C’est là-bas qu’on crée, qu’on a écrit notre troisième album et qu’on est en train d’écrire la suite.
 

J’ai cherché des infos concernant la naissance de La Jungle mais elles sont super bien cachées : comment est né ce projet, y avait-il déjà cette intention d’être un groupe live ? D’où vous connaissez-vous ?

On vient tous les deux d’une ville qui s’appelle Mons. J’ai bougé depuis, Mathieu est resté dans la région. Mons, c’est une ville qui n’est pas très grande, le public des concerts est assez restreint, tu croises très vite les mêmes têtes. A l’époque, on s’est rassemblés sous la forme d’un collectif pour organiser des concerts qui s’appelle Dewane Collective. C’est comme ça que j’ai commencé à parler à Mathieu. Ensuite on a évoqué l’idée de faire un groupe, on a commencé à répéter en 2013 dans le garage de mes parents et c’est ainsi que notre premier album a vu le jour.
 


 

Dans le nom de vos titres et sur vos artworks, j’ai l’impression que vous avez un trip avec les chevaliers récemment, une raison particulière ?

Ça vient tout d’abord de l’artwork créé par Gideon Chase, un Américain qui vit à San Francisco, peintre et illustrateur et qui travaille également dans l’animation. Mathieu avait vu ses peintures sur le net et c’est lui a fait les artworks de tous nos albums. Pour le troisième album, on a d’abord flashé sur l’artwork avec les chevaliers et de là ont découlé les titres des morceaux. C’est plus Mathieu qui trouve les titres. On n’a jamais rencontré Gideon mais c’est un gars avec qui le courant passe bien, on va encore bosser avec lui.
 

Parce qu’il y a “The Knight The Trance” sur votre troisième album, qui s’est transformé en “The Knight The Doom” sur votre album live, j’essayais de faire des liens. Comme ces morceaux finalisent votre dernier album et l’album live, je m’étais dit que vous aviez changé de nom pour la version live en mode, “vas-y on envoie tout ce qu’on a” à la fin.

C’est marrant parce que “The Knight The Trance” c’est une erreur d’encodage sur les plateformes. Puisque tu le dis, je pense que c’est ce que va devenir ce morceau. Donc à la base il s’appelle “The Knight The Trance” et pour le live c’est “The Knight The Doom” : c’est très bien ! Il faut savoir créer des histoires et ne pas se figer, c’est comme ça qu’on crée des légendes autour de certains groupes en changeant involontairement de nom. J’en ferai part à Mathieu, ça va le faire marrer !
 

Il y a votre dernier clip sur ce morceau qui est sorti il y a quelques jours, et ce que tu peux m’en dire un peu plus ?

C’est à notre sens l’un des morceaux les plus réussis sur cet album, sur lequel on a pu expérimenter le côté hyper répétitif. Toute la fin du morceau est très robotique, il n’y a pas beaucoup de changement, c’est un bon rouleau-compresseur. C’est un morceau que j’adore jouer en live parce qu’il se fait en plusieurs temps et il a vraiment ce côté noise auquel on tient beaucoup.

Par rapport au clip, ça vient de notre copain Fred qui a un super studio photo/vidéo, il travaille beaucoup dans la publicité. Fred, c’est lui qui avait fait nos photos de presse avec les pastèques, les casques et la guillotine il y a trois ans. On lui a parlé des chevaliers et il a donc fait aussi les photos de presse de nous en chevalier. Ça faisait presque deux ans qu’il nous tannait en disant qu’il voulait faire un clip pour nous. Là, l’occasion s’est présentée puisqu’on avait besoin d’un clip pour la sortie de l’album live. On a tourné le clip sur le site du festival de Dour. Les éoliennes sont celles que tu peux voir sur le site du festival, c’est la nouvelle affectation qu’il y a depuis deux éditions.

Comme on l’a dit sur un post Facebook, on a annoncé que pour célébrer la sortie de Coucou Beuh !!! on est retourné à Dour pour faire un concert sauf que c’est un concert avec un public qui part en couille, il se passe plein de choses et c’est hyper violent et surtout drôle : il y a ce poisson qui vole, ce barbecue qui part en sucette, la scène qui prend feu. Les moyens sont hollywoodiens ! C’est un petit hommage de sortir un live à Dour, c’est pour eux aussi, on les remercie vraiment et on leur souhaite du courage parce qu’on sait depuis hier que le festival de cette année n’aura pas lieu, c’est un coup dur.
 

Ces dernières années il y a une scène belge assez impressionnante entre vous, It It Anita, Cocaine Piss, Pizza Noise Mafia… Parmi tous ces groupes je pense que vous êtes les plus violents musicalement. Une raison ?

Le fait d’être deux déjà, ça te permet d’aller plus là-dedans parce que si tu joues comme on joue Mathieu et moi mais à 4, ça peut être moins perceptible. La forme du duo a beaucoup à voir là-dedans. Je pense qu’il y a l’intention aussi et d’où on a débuté. Quand je te parlais d’organisation de concerts tout à l’heure, c’étaient des concerts noise, c’était déjà des trucs qui étaient parfois vachement violents. Petula Clarck, l’ancien groupe de Mathieu, est une formation très punk et assez violente dans l’approche. Mon autre groupe qui s’appelle All Caps est aussi un projet qui va super fort.

Ce n’est pas gratos, c’est quelque chose qui parle aux gens, on a un public. Ce ne sont pas des stades mais il y a des gens qui suivent le projet et c’est ce qui nous permet de sortir des disques. Si personne n’aimait La Jungle, on ne pourrait pas sortir un double-album live : c’est un luxe qu’on peut s’offrir, surtout dans le contexte actuel. On se sent très chanceux de pouvoir faire ça même si on se sort les doigts pour le faire !

Ça vient notamment de ce qu’on écoute depuis très longtemps. Quand tu es attaché à certains registres musicaux, et la vibe violente te plait, tu te l’appropries et tu la répètes. Après à la maison j’écoute des trucs super calmes, Mathieu est un grand fan de Léonard Cohen. Il y a de la nuance dans tout. La violence qu’on communique sur scène, j’espère que c’est une violence qui est jouissive pour les gens, en tout cas ça a l’air d’être le cas assez régulièrement.
 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ? Est-ce qu’il y a des projets cools en ce moment en Belgique ?

Il y a Annabel Lee, c’est un groupe que j’aime beaucoup et pour justement parler d’un groupe qui fait quelque chose de plus calme et de plus pop, Annabel Lee viennent de sortir leur album en plein confinement, ce qui est hyper délicat, ils ont eu le courage de le faire. Dernièrement, je vois pas mal d’articles passer sur un groupe qui s’appelle Dirk., c’est un super groupe pop un peu à la Blur, ce sont des Flamands. En ce moment on parle beaucoup des gros festivals annulés mais il y aussi les petits qui vont souffrir et je crois qu’on va davantage se rendre compte de toute la richesse qu’ils apportent au pays.
 

En France, il y a pas mal d’initiatives d’artistes qui se regroupent pour sortir des compiles pour venir en aide au personnel soignant, à des associations. Est-ce qu’en Belgique il y a des projets ressemblants ?

Je n’en ai pas vraiment vu mais on a reçu un mail ce matin d’une structure liégeoise qui s’appelle Jaune Orange qui nous a contactés parce qu’ils sortent des compiles avec l’idée qu’on est tous dans le brun et qu’on peut se réconforter ainsi. On va travailler dessus cette semaine pour y participer.

A notre échelle avec Mathieu, on voudrait mettre deux test-press du double-vinyle live aux enchères, un dessiné par Mathieu et l’autre par moi pour très probablement reverser les sous à une association qui vient en aide aux femmes victimes de violences conjugales. C’est un sujet dont on parle pas mal pendant le confinement. Ce n’est pas une violence sociale qui a pignon sur rue mais qui est cachée. Ce sera notre contribution à ce qui se passe actuellement, même si ces violences n’ont pas lieu que pendant le confinement. On va l’annoncer bientôt, c’est notre pierre à l’édifice.
 

Leur double-album live Coucou Beuh !!! est disponible ici via Exag Records.