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Pschent Decade : Passé, présent et futur réunis en une compilation

Il faut remonter à l’année 1994 pour dater la naissance du label Pschent. Les plus sages se souviennent forcément des compilations chill Hotel Costes concoctées par Stéphane Pompougnac qui ont contribué à son rayonnement international. Des diverses routes stylistiques empruntées jusqu’à l’affirmation de son image French Touch, c’est avec la signature de nouveaux artistes au début des années 2010 que le label prend un second souffle. De la parution de Forty Eight Hours, le premier album de Yan Wagner produit par Arnaud Rebotini à Le Danse de Slove, la famille Pschent n’a alors cessé de s’agrandir en accompagnant des formations comme Ghost Of Christmas et Nasser ou encore plus récemment avec Tatum Rush et Onelight.

Actuellement codirigé par Olivier Rigout, Guillaume Heintzmann et Gilles Lardoux, également cofondateurs d’Alter-K, Pschent revient avec la compilation Pschent Decade sur les artistes qu’il a porté ces dix dernières années et regarde vers l’avenir. On a interviewé Olivier Rigout pour évoquer les challenges d’aujourd’hui et les projets du label.
 

Le Bombardier : Qu’est-ce que marque cette compilation?

Olivier Rigout : Pschent a eu plusieurs vies. La compilation, c’est une rétrospective de ces dix dernières années, soit la seconde vie de Pschent. C’est à la fois un anniversaire et une manière d’amener la transition vers laquelle Pschent se dirige. Maintenant le label est intégré à Alter-K, Jeune à Jamais et d’autres partenaires et nous allons continuer à nous servir de Pschent, de son équipe et de ses outils.
 

À quel moment es-tu arrivé dans l’aventure Pschent?

En 2006. C’est là que j’ai rencontré mes deux associés, Gilles et Guillaume, avec qui j’ai fondé Alter-K par la suite. On était employés chez Pschent, j’étais pour ma part chef de projet/directeur artistique, Gilles était au marketing et à la communication et Guillaume s’occupait des contrats. Des années 90 jusqu’au milieu 2000, Pschent était un label de compilations et de French Touch au sens large. Celles qui ont marché le plus dans le monde et qui continuent de marcher sont les compiles Hôtel Costes. Il y a eu beaucoup de collaborations avec des marques, comme Chopard pour le Festival de Cannes, Perrier, Hugo Boss, des compilations pour les magazines Trax et Technickart. Ça, c’étaient les premières années du label et c’est le fondateur de Pschent, Eric Hauville, qui s’en est occupé. Il a disparu il y a quelques années et c’est là qu’on a racheté le label auquel on était attachés historiquement : on y avait fait nos premières armes. On connaissait très bien la maison, les artistes, le catalogue et les contrats. Et on a intégré Pschent à Alter-K.

Désormais, Pschent va se concentrer sur une activité qui n’a pour le moment pas été assez mise en avant dans notre communication, à savoir la distribution digitale.

Il faut savoir qu’à l’époque, Pschent a été un label pionnier dans la distribution digitale en ouvrant des comptes sur les plateformes de streaming en direct au milieu des années 2000. Chose que les labels ne faisaient pas et que les gros distributeurs comme Believe ou Idol ont fait peu de temps après. Progressivement, Pschent est devenu un distributeur numérique et ça va être sa vraie vocation dans les années à venir.
 

Que deviendra la partie label?

Elle va être fusionnée avec Alter-K tout simplement. Il y a un ADN commun entre les deux structures. On continue de travailler avec des artistes qui ont été signés lorsque nous n’étions pas encore là, mes associés et moi. C’est le cas d’une grande partie des artistes de la compilation Decade comme Slove, Yan Wagner, Scratch Massive, et Tristesse Contemporaine qui continuent de tourner, d’avoir de l’actu, de la presse et de faire de très belles carrières. Ce sont des artistes qui sont là depuis plus de dix ans. Tout ça est une évolution naturelle et une réorganisation. On pensait que c’était important de marquer le coup et d’expliquer que Pschent avait vraiment développé ces artistes, et pas seulement des compilations. Ces artistes continuent visiblement de plaire, d’exister, s’exportent et font de la synchro dans le monde entier. C’est aussi le travail qu’on fait avec Alter-K depuis longtemps en édition et en synchro. L’idée de cette compile était de tout relier et de célébrer ce catalogue auquel on est très attaché et qu’on continue d’écouter. Et montrer qu’on a fusionné tous nos savoirs-faire et qu’on peut apporter une seconde vie à des projets comme Slove par exemple ou Plaisir de France. On a également développé de nouveaux artistes comme Ghost Of Christmas et Tatum Rush. On a transformé et fait évoluer l’esprit French Touch déjà présent chez Pschent en le reliant à nos activités de chez Alter-K.
 

Cette fusion, c’est le résultat des transformations de l’industrie musicale de ces dix dernières années?

Oui. Même si chez Alter-K/Pschent/Jeune à Jamais on est une équipe de quinze personnes, ce qui a l’air beaucoup, on reste une petite structure. On est obligés de s’adapter tout le temps et de réfléchir. Il y a des postes clés qui restent dans l’industrie comme le label, la promo, l’édition, la synchro, la distribution. La distribution numérique et surtout le principe de streaming et de plateformes a vraiment changé beaucoup de choses, précisément sur ces deux dernières années. On a vraiment basculé dans une économie qui est quasi entièrement digitale pour beaucoup de projets.

La jeune génération d’artistes qu’on a n’est pas vraiment attachée aux supports physiques et demandent très peu de vinyles et de CDs.

Encore moins dans le rap, avec Jeune à Jamais on s’aperçoit que la question n’est même pas posée. C’est aussi pour ça qu’on s’est musclés et qu’on a investi dans le back-office parce qu’il ne suffit pas de mettre en ligne les mp3 et d’attendre que ça tourne. C’est un peu comme l’édition, il ne suffit pas de déposer les titres à la Sacem et attendre. Il faut travailler, promouvoir le catalogue, l’éditorialiser, le rendre sexy et le faire écouter.

On s’est aperçus que Pschent avait été novateur sur plein d’aspects. Je reparle des compilations Hôtel Costes qui est un peu l’élément fondateur de Pschent, ce sont des compilations qui se sont vendues par millions dans le monde entier dans les années 90 et 2000. Ce back-catalogue continue d’être beaucoup exploité dans le monde, sur Spotify, Deezer et Apple Music, ce sont des chiffres assez hauts alors que beaucoup de gens pourraient penser qu’elles ne sont plus exploitées aujourd’hui. On ne peut pas comparer ça aux Rolling Stones mais ce sont des titres qui tournent très bien. La direction artistique chez Pschent, même si c’était French Touch, a toujours été assez proche de FIP ou Nova d’une certaine manière. Et a aussi été précurseur des playlists à thème et à moods, des chaînes YouTube comme Délicieuse Musique, Electro Posé comme on fait maintenant. Deezer et Spotify s’en sont également inspirés, c’est juste une transformation. Maintenant on n’appelle plus ça des compilations de chill mais c’est exactement le même principe, le même type de musique et d’artistes. C’est assez cool de voir que ces morceaux arrivent à passer le temps. Ce qui est marrant c’est qu’à l’époque, l’intelligencia était assez critique envers ce moyen d’écouter de la musique. Au final on s’aperçoit que l’industrie raisonne beaucoup comme ça aujourd’hui.
 

Quel rôle joue la synchro dans votre manière d’accompagner les artistes?

Alter-K est plutôt connu pour son travail en édition et en synchro. On travaille avec des marques de luxe comme Yves Saint-Laurent, Lancôme, Chanel pour lesquelles on fait de la synchro toutes les semaines parce qu’il y a un gros volume et beaucoup de besoins. C’est une industrie très digitale avec des stories Instagram, du contenu dédié à Twitter, des campagnes très ciblées. Ce qui est intéressant avec cette industrie, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui sont passionnés par la musique et qui font des choix novateurs ou hors des sentiers battus et c’est super agréable.
 

Je suis retombée sur un interview de toi publiée en 2013 par Gonzaï où tu exposais une vision assez pessimiste de la musique et des médias en général, où tu évoquais notamment le manque d’exposition des jeunes artistes.

Je nuancerais mes propos, même si c’est quand même vrai, il y a moins de médias qu’à une époque. Même s’il y a Internet, il y a moins de médias au sens traditionnel du terme. On a deux poids : le premier qui est le back catalogue, où il suffit d’ouvrir Télérama ou Rock’n’Folk comme je l’ai fait ce matin pour voir les Stray Cats en couverture, un groupe qui était déjà revival en 1984. Sauf qu’ils remplissent encore des Zéniths. Ce sont de bons artistes, il n’y a pas de soucis, mais on se bat du coup contre ce back-catalogue qui grossit à mesure que l’on avance dans le temps.

Le deuxième poids, ce sont les artistes qui explosent très vite et très tôt, qui occupent toute la place médiatique et qui donc laissent peu de place pour de jeunes artistes qui ne sont pas la sensation du moment que tout le monde veut s’arracher. Ce sont des éléments qui laissent peu de place pour des jeunes artistes qui sont ni des back catalogue ni des stars. Je parlais de Jarvis Cocker plus tôt, Pulp a été fondé en 1978 et ce n’est qu’en 1995 que ça devient le groupe qu’on connaît. Pareil pour les Sonic Youth, Flaming Lips, Jon Spencer Blues Explosion. Il y a plein d’exemples comme ça d’artistes dont on est mega fans et qui ont mis beaucoup de temps à se faire connaître. Je ne suis pas sûr que ce soit possible maintenant de faire dix ans de carrière sans être reconnu et d’avoir un hit à presque quarante ans.

Il y a des contre-exemples aussi, encore heureux! En électro, je me souviens de Black Devil Disco Club : l’album qui l’a fait revenir s’appelle 28 After parce que justement, pendant 28 ans il n’a rien fait. C’est grâce aux samples des Chemical Brothers et au travail d’Aphex Twin qu’il a été exposé et qu’il est revenu. Récemment on a ressorti Symboter et je trouve ça super que les gens puissent découvrir un Allemand qui a fait de la musique en 1982, à rendre hommage à ce passé et à passer le bâton à une autre génération.
 

Et l’avenir, comment tu le vois?

Il y a plein de petits ruisseaux, plein de petits canaux maintenant qui permettent d’avoir une vie sans être dans Rock’n’Folk ou dans Technickart ou en programmation sur France Inter. C’est ça qui est super : il y a le live, la synchro, le streaming. Il y a aussi des artistes qui font d’autres choses, des collaborations, des remixes. C’est pour ça que j’adore Julien Barthe de Plaisir de France par exemple, la moitié de Slove. Pour moi, c’est un artisan de la musique. Il a son studio, il travaille toute la journée. Il n’a pas de plan de carrière mais c’est un artiste grâce à qui j’ai rencontré Sarah Rebecca dont on va sortir l’album, avec lui qu’on a fait des collaborations avec Dombrance qui marche bien en ce moment. Il a mixé l’album de Maud Geffray et Scratch Massive qui est aussi chez Pschent. C’est quelqu’un qui n’a pas beaucoup pris la lumière parce que sa carrière est assez compliquée, dans le sens où il fait plein de petites choses différentes. Il est producteur, réalisateur, il fait de la musique à l’image, des remixes, il est DJ, il est membre d’un duo. Ce n’est pas le truc le plus évident à comprendre pour les médias. Par contre c’est quelqu’un qui a toujours été occupé et je suis fan de sa discographie et de tous les projets sur lesquels il a bossé.

Peut-être qu’un jour les gens comprendront l’influence que Julien a eu sur la nouvelle scène française.

 

Je t’ai aussi vu parler d’engagement politique des musiciens à plusieurs reprises. Que penses-tu de la conjoncture actuelle ?

Il y a des causes à défendre. On va me dire que Kiddy Smile est allé à l’Elysée avec un tee-shirt à message ou me parler du mouvement #MeToo. Je crois que c’était Bret Easton Ellis qui disait ça la semaine dernière dans Les Inrocks, en gros, que tout le monde pouvait transformer sa blessure personnelle en un objet marketing assez consensuel qui ne froisserait personne. Quand tu lis des interviews de Bobby Gillespie de Primal Scream sur la BBC ou dans The Guardian, tu vois ce que c’est une interview politique avec quelqu’un qui se mouille. Bon, après, c’est quelqu’un qui dit des conneries aussi, comme tout le monde, il en a dit une très grosse cette semaine mais il a de vraies prises de parole sur les classes politiques et la reproductions des élites. Ce sont des thèses très bourdieusiennes, sociologiques, je n’entends pas ces discours-là, à part peut-être Edouard Louis en littérature mais je ne vois pas d’Edouard Louis dans la musique.

Il y a des combats très justes à mener et le combat du féminisme est plus que légitime mais la façon dont c’est fait, ça ne reste que du marketing pour servir la promo du moment de Christine And The Queens ou de Clara Luciani. D’ailleurs chez Pschent, il y a 60% de filles, mais on ne s’est jamais revendiqués de la parité ou de quoi que ce soit. Ce n’est pas dire « Ouais, il devrait y avoir moins de mains aux culs dans le monde de la musique ». C’est un vrai combat qui doit être mené tous les jours, ça ne doit pas s’arrêter à un manifeste sur Télérama. C’est comme les pins « touche pas à mon pote » en 86, c’est sympathique mais ce n’est que de la cosmétique pour les médias.
 

Je me souviens qu’on avait eu une chouette discussion avec Yan Wagner au sortir des dernières elections présidentielles.

Il y a des artistes qui disent des choses de manière plus subliminale, en tout cas moins frontale. Quand tu lis certains textes de Yan Wagner, de Tristesse Contemporaine et même de Nasser, c’est assez punk, assez nihiliste et désabusé. Ils ne vont effectivement pas forcément prendre la parole en commentant l’actualité. Je pense que les gens sont aussi moins politisés aujourd’hui alors qu’il y a beaucoup de choses à dire. Tout le monde râle un peu dans son coin.

Par contre, ce qui est politique, c’est la démarche d’aller acheter des disques, de supporter la scène locale, d’aller à un concert.

C’est important de montrer son soutien. En tant que label, distributeur et éditeur, je soutiens des artistes que je kiffe même si je me dis que ce ne va pas être forcément un projet à fort potentiel de vente. On sort régulièrement des trucs pour se faire plaisir, parce que ce sont des morceaux qu’on écoute en boucle et on trouve que ça serait dommage de ne pas les sortir. C’est un acte politique de défendre des projets de gens un peu bordéliques avec des morceaux de sept minutes où il n’y a ni intro, ni couplet, ni refrain, c’est n’importe quoi, mais on trouve que c’est cool ! C’est un acte de je m’en foutisme même s’il n’y a pas de logo “Anarchy” ou de guitares.
 

As-tu un meilleur souvenir de ces treize ans de travail chez Pschent?

Le fait de regarder dans le rétroviseur et de se dire qu’en fait, on a continué à accompagner des artistes qui ne sont pas périmés. Scratch Massive a fait complet il y a quelques jours à la Gaîté Lyrique, dans le même bâtiment. Ou de voir que le titre “Carte Postale” de Slove qui est sorti il y a huit ans est utilisé par Casey Neistat, un YouTubeur américain très connu pour un vlog sponsorisé par Samsung. Il y a eu plus de onze millions de vues et là ce titre a fait ça un buzz. Il y a eu une marque de bière au Mexique qui s’en est servi pour une pub, David Beckam pour sa marque de whisky, les stats ont explosé sur Spotify. C’est un morceau un peu chelou, yéyé, électro. Quand il est sorti à l’époque, ce n’était peut être pas le meilleur moment et au final, aujourd’hui, c’est un mélange de La Femme et de Salut C’est Cool. Des fois dans la musique, il y a des secondes chances. C’est cool de voir que ça peut venir huit ans après et de l’étranger. Alors que c’est un morceau qui a faillit ne pas se retrouver sur l’album. C’est la meilleure des récompenses.
 

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment?

Ce week-end je vais à un festival à Londres. Je vais voir Jarvis Cocker et j’ai toujours été fan de Pulp, The Chemical Brothers dont j’adore le nouvel album. Courtney Barnett aussi, une artiste qu’on sous-édite avec Alter-K pour la France que j’aime beaucoup. J’écoute beaucoup de petits artistes qu’on pourrait aller chercher au berceau pour travailler ensemble, ou des artistes avec qui l’on travaille déjà. J’ai moins de temps d’écouter la concurrence ou le top 10 NME du moment, mais je me tiens au courant. J’ai écouté l’album de Tyler The Creator qui est sorti vendredi dernier, j’ai reconnu un vieux sample qui était déjà sur l’album de Jon Spencer en 98. C’est assez marrant de voir que les gens kiffent ce truc-là alors que cette boucle est sortie il y a vingt ans.
 

Pschent Decade est disponible ici.
 

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