Interviews

Tiger Tigre, sauvagement libre

Tout claquer pour partir élever des tigres en Asie. C’est ce que n’a pas fait l’ancien batteur de Poni Hoax suite à la dissolution du groupe. Si chacun des membres s’est investi dans des side-projects, Vincent Taeger a sorti ses plus belles chemises colorées à motifs animaliers et ses calembours les plus cocasses pour réapparaître sous le blase de Tiger Tigre. Alors que le principal intéressé affirme qu’il ne sera que peu pris au sérieux dans le monde de la pop avec ce projet dont lui seul est le héros, Vincent Taeger a en tout cas pris ses aises sur la route de la liberté. Pour la sortie de ce premier album intitulé Grrr sur le jeune label indépendant Err Rec, il n’y a ni tourneur, ni attaché de presse ni de plan comm pour surfer sur la vague de son CV encore plus long que mon bras.

S’il n’y a rien de plus frustrant que d’écrire sur un album qui ne sortira que dans deux mois, on dira au moins que ces morceaux sont autant de pistes qui donnent à danser et à réfléchir (et qu’elles fonctionnent à merveille pour masser un bébé tigre égaré). Des deux morceaux chantés, on insistera sur le thème puissant de “L’Huluberlune” qui est notre tube de l’été et sur la mélodie sans faille de l’hommage à “Laura Palmer”. Si les plages instrumentales font l’effet de bonbons acidulés qui feront penser tour à tour à Air ou à Sébastien Tellier période Sexuality sous produits illicites (comment lui en vouloir), c’est à un univers haut en couleurs et en sonorités que Vincent Taeger nous expose. On vogue entre l’exercice pop et l’improvisation d’une minute en mode library music, on se prend une bonne dose d’adrénaline sur les frénésies “Black Lodge” et “Claude de Pussy” et demeurent longtemps en tête les envolées synthétiques de “Mais qui a tué le Dr Traoré?” et les effluves sensuels de “The Frenchiest Man In the World”. Le tout formant une œuvre résolument personnelle et jubilatoire.

Un avis extérieur penserait – plus ou moins à juste titre – qu’il s’agit de l’ego-trip d’un musicien à la technique imparable qui aurait un peu trop abusé de la bonne volonté de son assistant de studio. Un autre plus informé dirait que Vincent Taeger s’est effectivement fait plaisir et qu’il n’y a rien de plus jouissif que de profiter de sa liberté. On a rencontré Vincent Taeger qui a bien voulu faire tomber la chemise et nous parler du tigre qui sommeille en lui. On s’est abstenus de lui demander quel était son titre préféré de Survivor.
 

Le Bombardier : Quelles ont été tes motivations pour créer ce projet solo?

Vincent Taeger : Depuis une quinzaine d’années, je fais beaucoup de réalisation et de studio avec mes acolytes Vincent Taurelle et Ludovic Bruni. J’ai enregistré environ 150 albums. On a différents pseudos, The Jazzbastards, A.L.B.E.R.T, Playback Boys et d’autres. Avec notre groupe A.L.B.E.R.T, on a passé énormément de temps en studio à travailler, à retourner les morceaux dans tous les sens, à s’engueuler, limite à se battre. On avait récupéré les mythiques studios Harryson à Pantin qui datent des années 60. C’est un complexe de plusieurs studios dans lequel on avait récupéré le studio A, un studio de 200m2 avec une control room immense et une grande salle de prise. On faisait donc de la réal pour des maisons de disques parce qu’on avait un loyer important, on a travaillé beaucoup pour les autres et on a moins fait notre musique. On est des boulimiques de travail.

À un moment, Vincent et Ludovic sont partis en tournée, j’ai commencé à faire mes compositions. J’ai pu profiter du studio et de notre assistant Etienne Meunier pour enregistrer. Comme ça je couchais mes idées. J’avais besoin de faire de la musique comme de respirer.

Comme ça arrive souvent, quand tu es réal, c’est hyper excitant d’avoir un morceau scabreux, un peu naze, sans intérêt, et d’essayer d’en faire un truc cool. Ça m’est arrivé souvent et on ne réussit pas toujours. Je n’ai pas peur d’arriver en studio sans idées, de me mettre au piano, de demander à mon assistant de m’enregistrer et là sur une heure d’impro je trouve quelques minutes cools qui me donnent envie de faire un morceau. Ça s’est parfois passé comme ça. J’allais sur tous les instruments, c’est un luxe.

Cet album, je l’ai fait pour moi. J’étais content d’avoir de la liberté, de me disputer avec moi-même et d’avoir le dernier mot.

J’ai été vachement au service des autres, à me plier en quatre. Là, j’avais envie de faire mon truc. J’étais percussionniste prodige quand j’étais petit et voué à une grande carrière, mais en musique classique comme en musique contemporaine tu es au service du compositeur. Quand c’est Bach ou Messiaen c’est jouissif, mais j’ai eu trop souvent affaire à des compositeurs du dimanche. Toi, tu mets toute ton énergie à faire sonner et rendre musicale une œuvre hyper complexe « pour que ça fasse bien musique contemporaine », et ce sont eux, les beaux gosses qui viennent saluer à la fin.
 

Es-tu parti de thèmes, d’inspirations, d’envies, d’artistes que tu avais envie d’explorer pour la composition de cet album?

Non je ne fonctionne pas du tout comme ça. J’ai plein de potes qui font un morceau en s’inspirant d’un autre. Mais moi je suis vachement dans la spontanéité et je n’ai pas peur de l’inconnu. Je préfère coucher les idées et les structurer après. Je n’ai pas d’artistes qui m’inspirent. Je n’ai pas peur de déplaire, au contraire j’aime bousculer, provoquer, j’adore le côté “Non, ça ne se fait pas!”. Je ne suis pas dans une démarche pop. Quand je fais un morceau, je ne me dis pas que je vais le faire pour faire danser les gens, ou pour qu’il passe en radio, ou pour que je puisse ensuite faire des concerts. Je ne me suis pas du tout projeté. Je ne savais même pas si j’allais faire des concerts. Je n’ai pas pensé au live pendant la composition, tout simplement parce que je différencie le live du studio. Je suis à l’aise sur scène, je n’ai pas peur d’improviser ni de jouer dans de mauvaises conditions. Je sais que ce n’est pas un problème. Maintenant je commence à faire du live avec Tiger Tigre et tout se passe bien. Je suis entouré de super musiciens.
 

Tu es avec Fred Soulard, …

Arnaud Roulin et Ludovic Bruni. Ludo est mon acolyte depuis très longtemps et Arnaud a joué dans Poni Hoax avec moi. Et Fred a été le producteur d’“Antibodies” d’Images Of Sigrid avec Poni Hoax. Ce sont des amis donc humainement je sais que c’est cool et ce sont d’excellents musiciens, c’est du luxe pour moi. Avec mes groupes plus jeune, j’étais très control-freak et tyrannique mais avec l’expérience j’ai appris que ça n’avait rien de bon de tout le temps observer tes musiciens et de leur dire quoi faire. Ça ne fait que les bloquer et les rendre parano. Personne ne s’épanouit là-dedans. Je leur laisse vachement de liberté, aussi parce que ce sont d’excellents improvisateurs et je suis totalement confiant.
 

Comment accouches-tu d’un morceau comme “L’Huluberlune”?

Haha, “L’Huluberlune” ! Je suis parti du couplet, du riff de piano. J’ai passé du temps à trimer sur le morceau mais j’ai vu qu’il me manquait un personnage, un premier plan. Je savais qu’il fallait un chanteur. J’aime bien écrire, Je le fais tout le temps sur des bouts de papier, mais jamais de chansons. J’ai demandé à Katerine avec qui je bossais sur le moment, je lui avais envoyé l’instru mais à ce moment là il était pas mal pris. Au final je l’ai fait moi-même, un jour j’étais chez-moi et « duel sur la lune » m’est venu. J’ai voulu faire une chanson sur la bipolarité, c’est très à la mode à notre époque, les maniaco-dépressifs et tout. J’ai eu pas mal de potes qui ont eu des histoires comme ça avec leurs meufs totalement farfelues. J’ai pensé à des personnages qui s’affrontent et à la lune. Je me suis mis à écrire et en un jour j’ai écrit la chanson. J’ai trouvé le texte cool et je l’ai chanté. C’est un titre assez gainsbourien.
 

Comment as-tu rencontré le label Err Rec?

Gilles, je le connais depuis très longtemps. Il est du 77 comme moi. On s’était perdus de vue et on a repris contact. Lui savait que j’avais un studio à Pantin et il est venu me voir plusieurs fois. Je lui ai fait écouter mes morceaux sans penser forcément à le sortir sur son label. En plus à ce moment là je pensais que ça allait sortir sur Pan European puisqu’ils avaient déjà sorti “Tokyo Parade”. J’ai contacté deux-trois labels par personnes interposées mais finalement, ça me faisait chier et ça me dégoûtait de démarcher. Un jour je suis allé boire une bière avec Gilles et il m’a proposé de le sortir. Avec Bolanile, ce sont vraiment des passionnés, ils sont extras. C’était une super opportunité et je suis ravi de bosser avec eux. Ils ont déjà sorti une cassette et l’album est prévu pour septembre. L’avantage c’est que personne ne m’attend. Je fais marrer mes potes sur Insta, je fais mes clips moi-même ou avec La Plongée qui est aussi sur la compile Err Rec, Library 2. J’ai eu d’ailleurs plein de compliments sur notre clip “Tokyo Parade”.
 

Tu avais des projections sur ce projet?

Bien sûr, j’ai envie de faire des concerts, de collaborer avec des gens, des cinéastes, des chorégraphes. Je faisais de la danse contemporaine quand j’étais petit. Je fais des concerts dans des bars. Ce qui est sûr, c’est que c’est dur pour tous les artistes quand tu fais un album. Pour le faire vivre. Err Rec c’est un petit label, il y a beaucoup d’humilité, de confiance. Tu as à faire à deux personnes, pas quinze, et tu n’as pas de pression de réussite. En réalité je repars à zéro. C’est ça qui est cool aussi. Ce n’est pas parce que j’ai été premier prix du conservatoire ou que j’ai été batteur dans Poni Hoax, ça n’a rien à voir.

C’est les montagnes russes la musique, tu montes et tu redescends comme une vieille merde.

J’ai fait des concerts à 600 nets la date et le 21 juin dernier j’ai fait deux concerts pas payés, on a transporté notre matos. Et c’est ça qui est génial. Mon cousin qui est trader et multi-milliardaire, et qui roule en Ferrari, il ne vivra jamais ça, il ne comprend même pas. Le luxe pour lui, c’est d’avoir une Ferrari.
 

J’ai envie de passer trois minutes sur ton projet A.L.B.E.R.T. Je me souviens l’avoir découvert il y a quelques années sur une webradio, j’avais trouvé un SoundCloud d’un attaché de presse plus ou moins fictif. Il y a un Facebook et un Instagram mais que dalle d’informations, je ne savais pas qui se cachait derrière ce nom. C’est Discogs qui m’a mise sur la voie !

Ah on est sur Discogs quand même ! Ce projet a dix ans maintenant, mais on continue, parce qu’A.L.B.E.R.T, c’est Vincent Taurelle, Ludovic Bruni et moi. On s’est rencontrés au conservatoire il y a vingt ans et on bosse toujours ensemble. On n’a jamais rien sorti. On a fait un seul et unique concert ici d’ailleurs, au Point Ephémère. On avait signé en édition chez Universal mais ils n’ont jamais rien fait pour nous, bravo. On voudrait ressortir des trucs mais on s’est mis énormément la pression. On en parlait justement avec Dave MacDonald, le producteur des deux premiers Portishead, il est assez fou de notre son. Lui a fait une paralysie faciale parce qu’il s’est rendu ouf de pression, d’exigeance en bossant avec Portishead. Avec A.L.B.E.R.T on a aussi un niveau d’exigence de malade mais on s’est calmés.

À un moment, on tournait avec Alain Souchon. On a refusé des dates supplémentaires avec lui parce qu’on voulait vraiment sortir quelque chose, et au final, on a eu ce syndrome des artistes qui ne finissent jamais leur œuvre. Le problème qu’on a eu aussi avec ce projet, c’est qu’on n’est pas chanteurs. On écrivait les textes en anglais mais ça allait être galère sur scène. C’est vraiment de la musique de producteurs. D’ailleurs quand on a fait écouter ça à des labels indépendants, on nous a dit que c’était trop produit et trop professionnel. La plupart des labels indés aiment bien le côté “couverts en plastique“. En tout cas, on n’a pas eu de chance avec ce projet. En plus comme des cons, on avait créé la tête A.L.B.E.R.T, une tête binaurale avec des micros de chaque côté, on en a fait une sculpture…
 

Tête qui ressemble d’ailleurs beaucoup à celle de Soulwax…

Ils nous l’ont piquée ! (Rires) Exactement ! A.L.B.E.R.T, c’est plus vieux que la sortie de l’album de Soulwax. À l’époque, j’étais à une expo du collectif Ill-Studio, j’y ai croisé l’agent de Soulwax Alexis Le Tan et je lui ai montré des photos de notre sculpture. On avait pour projet de la mettre sur scène. On nous a simplement piqué l’idée quoi. Je n’ai jamais fait d’annonce sur ça mais quand on l’a vue, on était verts. Il ne faut jamais dire ce qu’on fait. Quand l’album est sorti, j’ai eu plein de potes qui m’ont envoyé la pochette de Soulwax. Mais nous, on s’est souvent faits pompés. (Rires)
 

Qu’est-ce que tu écoutes des choses en ce moment?

Je suis tombé sur Kids See Ghosts, j’ai bien kiffé. En ce moment je bosse avec Tony Allen et du coup je le fais jouer sur des instrus que je trouve cools. J’écoute souvent Ariel Pink. J’aime bien aussi Mauvais Œil, on les a rencontrés à Avignon pour le premier live de Tiger Tigre et on s’est bien marrés. Je n’écoute pas vraiment de nouveaux trucs, d’autant plus que je compose pas mal en ce moment donc je suis assez écœuré après pour écouter d’autres musiques. Globalement mes goûts sont assez classiques. Comme en littérature ou en cinéma, je suis très valeurs sûres.
 

GRRR sera disponible le 12 septembre en digital et le 10 octobre en vinyle via Err Rec.
 

Tiger Tigre en concert :
13 juillet : Montreuil
19 juillet : Paris – Espace B (event)

Le Bombardier te fait gagner des places pour son concert le 19 juillet à l’Espace B avec Tite et Domotic. Pour participer rien de plus simple, il suffit de remplir le formulaire ci-dessous :


 

Bonne chance ! Fin du concours le 16 juillet à midi et annonce des gagnants par mail dans l’heure qui suit.