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Domotic : “J’ai l’impression de ne pas avoir donné de chance à ma carrière”

Il y a l’émotion que produisent des pièces comme “Unexpected Sad Letter”, “Fréquence Fuzz” ou encore “Javelot”. Quasi indicibles, en tout cas bouleversantes, à l’image de la discographie de leur compositeur. Derrière ces morceaux, le projet Domotic porté par le valeureux Stéphane Laporte : s’il peut se vanter d’avoir écumé la plupart des caves parisiennes sans être devenu totalement sourd, ce forcené des machines ne doit son parcours qu’à sa détermination.

S’il est légitime de se demander si un quelconque lien subsiste entre Bye Bye, son premier album sorti en 2002 et son nouvel EP Nacre paru l’année dernière, la réponse est probablement aussi précise que “pas grand chose”, si ce n’est cette passion dévorante pour le travail en studio et l’improvisation. Dans cette quête souvent périlleuse, parfois inégale et certainement frustrante à bien des égards, ce professeur d’art “dans la vraie vie” éclaire avec Domotic et ses projets parallèles (Centenaire, Egyptology, Karaocake) la musique électronique et expérimentale en explorant d’une manière bien à lui le pouvoir des bruits et des mélodies. La bonne nouvelle, c’est qu’il ne compte pas s’arrêter de sitôt.

À quelques jours de son prochain concert au Trabendo pour Le Beau Festival, on a rencontré Domotic pour lui poser quelques questions.


 

Le Bombardier : Comment s’est passé ton concert au festival Inasound?

Stéphane Laporte : Les copains ont aimé. J’étais surtout très content d’avoir été invité. Jusqu’à présent j’évoluais dans un milieu pop disons, mais j’aime bien les musiques concrètes et sérieuses. D’autre part c’était pour un dispositif en octophonie, avec huit enceintes. C’était quelque chose que j’avais envie d’expérimenter depuis longtemps. J’ai fait une pièce spéciale pour l’événement. À part quelques problèmes d’ordinateur qui font que je n’ai pas pu faire de balances, c’était cool. Le seul truc un peu triste c’est que j’avais composé 45 minutes de musique inédite, vraiment adaptée pour le dispositif et que je ne sais pas trop comment le faire rayonner de nouveau. Même le sortir en disque, en stéréo, c’est un peu moins pertinent. Ça a en tout cas été un bon coup de pied au cul pour ressortir des morceaux et avancer.
 

Tu sais ce que tu vas préparer pour Le Beau Festival?

Je n’ai pas encore pu m’y mettre donc je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire. En fait, pour chaque concert en solo, j’improvise. J’ai des bases écrites mais c’est plus un riff ou un motif mélodique que je vais dérouler avec mes machines. J’aimerais bien proposer encore de nouveaux morceaux parce que c’est un événement un peu plus gros que quand je joue d’habitude dans des caves. Le set-up que j’ai actuellement est assez agréable pour moi. Ça se renouvelle tout le temps, dès que je tombe sur un truc qui me plait je peux m’engouffrer tout seul dans la brèche vu que je n’ai pas forcément besoin de répéter ou d’être en télépathie avec d’autres musiciens pour que ça fonctionne. Du coup c’est hyper cool mais ça veut dire qu’il y a des concerts bien et d’autres moins bien, des fois je suis inspiré et des fois non. Quand je joue dans des petites salles ce n’est pas très grave mais quand je joue sur des plus gros événements, j’ai envie d’assurer et d’être un peu plus calibré.
 

Tu ne joues jamais d’anciens morceaux?

Non, pas de morceaux qui sont sortis. Ma pratique en studio est très différente de ce que j’arrive à faire seul. Je ne suis pas un très bon instrumentiste. Lorsque je compose des morceaux pour mes disques, c’est vraiment super écrit. Le fait que ce soit jouable en concert n’est pas du tout un paramètre pour moi quand j’enregistre. J’aime beaucoup l’improvisation et depuis longtemps. Avant je ne voulais pas faire de concerts en solo, j’ai fait le premier il y a trois ans alors que je faisais de la musique depuis 2001. Mais quand je m’y suis mis ça m’a libéré. Les répétitions me permettent de trouver des idées. Je note souvent des idées de riffs sur mon téléphone en chantonnant.
 

Nacre est sorti l’année dernière, est-ce que tu peux me parler de son processus de création ?

Alors ce sont des chutes de Fourrure Sounds, deux disques que j’ai sortis sur Antinote. Le premier est né vraiment très spontanément. J’étais chez-moi, j’avais mon 4-pistes de sorti parce qu’on travaillait sur Egyptology à l’époque. J’avais trois jours devant moi, je me suis mis à composer des morceaux comme ça, pour faire de la musique très vite. Pas d’ordinateur, juste le 4-pistes, donc une fois que tu les as remplis c’est fini. Donc tu fais plein de morceaux très vite qui sont des petits croquis. J’ai tellement aimé ça que j’en ai fait plein. Quentin a bien voulu sortir le volume 2 mais ce n’est qu’après que je lui ai envoyé une centaine de morceaux en plus. Donc on a choisi ces petits bouts de ces grosses sessions d’enregistrement. À cause du format 45-tours, tu as 5 minutes maximum par face et là il y a eu tout un travail de montage et d’édit et de sublimation possible pour arriver à des morceaux de 2,30 minutes. C’était assez cool comme exercice. C’est ce qui les démarque du reste, ce sont des morceaux courts et plutôt efficaces. D’habitude il y a des ziguiguis de cassette dans tous les sens et plein de bruit.
 

Tu as enregistré et sorti des lives en format cassette sur le label Err Rec, je voulais savoir ce que tu pensais de ce format aujourd’hui et si tu en écoutais à titre personnel?

Oui je suis assez content qu’ils m’ait proposé ce projet-là. À la base je jouais pour la release party de Cité Lumière et ils avaient enregistré le concert sans me le dire et me l’ont envoyé. Au lieu de sortir uniquement ce concert là, on s’est dit qu’on allait enregistrer d’autres concerts et faire une session chez-moi et on a fait un genre de best-of. Le format cassette c’est cool mais l’objet est un espace d’expression très limité, c’est tout petit. J’avais sorti une cassette chez Clapping Music il y a peut être dix ans maintenant. J’étais tout content d’avoir fait la pochette moi-même, et quand j’ai vu cela en petit format, l’effet n’a pas été aussi cool qu’un vinyl par exemple. Et tout simplement, j’en achète parfois mais je n’ai rien pour les lire. Il faudrait que j’ai une caisse avec un vieil autoradio.

J’aime bien le format mais en terme de débouchés, le rayonnement des sorties à cinquante exemplaires est aussi vachement limité.

Mais je devrais peut être justement le prendre comme un espace d’expression un peu gratuite plutôt que de peaufiner des trucs comme un fou. Faire des conneries et le sortir à cinquante exemplaires. Ceci étant dit, j’aime bien être économe et trier ce que je sors. J’ai l’impression que malgré moi, je me dirige vers une discographie un peu illisible avec des sorties éclatées sur différents labels. Des fois c’est pop, des fois électro, des fois techno…
 


 

Hier, je regardais un documentaire sur Conny Plank et je me suis retrouvée à faire quelques liens entre vous deux quant à l’aspect créatif. T’a-t-il influencé d’une quelconque manière?

J’avoue que je ne connais pas assez son travail discographique. Je connais surtout ce qu’il a fait sur Neu! et Kraftwerk. Kraftwerk, c’est le premier groupe de musique électronique que j’ai écouté de ma vie et ça m’a hyper marqué. Mes parents avaient Radioactivity et c’est toujours mon album de Kraftwerk préféré. Conny Plank, il met très peu d’artifices, c’est très sec. Moi je mets plutôt un maximum d’effets dans tous les sens. J’admire ce minimalisme mais je pense que c’est plus facile à faire quand ce ne sont pas tes propres morceaux, parce que tu as le recul nécessaire.
 

En tant que musicien, quelle est l’expérience d’enregistrement qui t’a le plus marquée?

Centenaire. C’était vraiment le meilleur projet dans lequel j’ai pu collaborer. C’était le seul groupe dans lequel j’ai joué où on était vraiment en connivence totale. On écrivait en jammant et on retravaillait ces trucs-là en étant tous sur la même longueur d’onde. Je pense qu’on a tous l’impression que nos morceaux ne nous appartiennent pas parce que ça s’est fait de manière vraiment spontanée et collective sans pour autant ne rien avoir laissé au hasard. ça m’a énormément appris sur le travail des structures des morceaux, on faisait tout en jouant.

J’ai eu un plaisir de composition dans ce groupe là que je n’ai jamais retrouvé ailleurs.

 

Comment te sens-tu par rapport au fait que tu es souvent considéré comme une référence?

C’est quelque chose d’assez irrésolu pour moi. Je donne des cours à l’école Estienne. C’est un super taf et j’ai de supers élèves. J’ai malgré tout l’impression de ne pas avoir donné de chance à ma carrière. J’aimerais pouvoir faire seulement de la musique mais je n’ai pas forcément les moyens d’en vivre, surtout quand on fait de la musique assez bizarre comme la mienne, de la musique qui ne marche pas vraiment.

Si tu dis que je suis une référence, c’est juste parce que je suis là depuis longtemps et que je n’ai pas arrêté.

Tous les gens avec qui j’ai commencé la musique en 2001, Clapping Music et Active Suspension, ils ont tous abandonné. Là je suis un peu seul à tracer mon sillon. Je ne suis pas un mec hyper social et hyper-réseaux donc c’est dur. J’adorerais trouver quelqu’un qui m’aide à choisir quel projet accepter ou pas mais ça n’intéresse personne ce que je fais. Je continue à le faire tout seul. C’est pour ça que je ne fais pas plus de concerts, parce que je n’en cherche pas et j’attends qu’on me propose un plan. J’adorerais me lever et la seule chose que j’aurai à faire serait d’écrire des morceaux. Ce serait génial mais je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait réaliste. Je vais continuer, et peut-être qu’un jour la balance va davantage pencher vers la musique et que je pourrai rebondir sur ça. Plus tu avances, plus tu vieillis, et moins tu es sexy pour les gens.
 

Lorsqu’il s’agit de musique électronique, j’ai l’impression que de nombreux producteurs se bonifient avec le temps et qu’ils se font donc découvrir sur le tard.

C’est sûr que tu n’as pas besoin de projeter la même chose qu’un groupe de rock où tu dois avoir de l’énergie, la niaque, la coolitude. Moi je suis derrière mes synthés. Quand je vois par exemple Etienne Jaumet qui galérait avant, que ce soit au début de Zombie Zombie ou avec Herman Dune, et bien il a fait quinze ans de musique avant que ça ne commence à marcher. Peut-être que pour moi ce sera pareil. De toute façon j’aime faire ça donc je ne vais poser aucun ultimatum. Je ne sais pas trop quoi faire d’autre de ma vie à part continuer.
 

Quelles sont les prochaines étapes pour Domotic et tes autres projets?

Je travaille sur la BO d’un court-métrage de comédie musicale. C’est produit par So Film et Canal +. Chaque année ils organisent un concours sur une thématique différente qui s’appelle “So Film de genre” et ils sélectionnent, aident et accompagnent des cinéastes. C’est marrant d’écrire des morceaux à partir de paroles. C’est l’une des raisons pour laquelle je ne fais pas de chansons, je suis hyper nul pour écrire des paroles, ça ne sort pas. Le film est tourné et les chansons sont faites, je vais pouvoir travailler sur la musique additionnelle. Et normalement, le précédent court-métrage sur lequel j’ai fait la BO, du même réalisateur, devrait sortir cette année. Croisons les doigts. Et j’ai toujours tout un tas de disques dans mes tiroirs qui attendent de naître.
 

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment?

Je n’en écoute pas beaucoup parce que je passe beaucoup de temps à faire de la musique. J’ai vu Wise Blood en concert il y a trois jours à La Maroquinerie et c’était magnifique. Je n’ai jamais vu chanter quelqu’un aussi bien de ma vie. Elle est rayonnante et hyper drôle. Grosse claque. J’espère aussi pouvoir aller voir Chris Cohen le 17 mai au Beau Festival parce que j’adore ce qu’il fait. Thurston Moore aussi, parce que je ne serai pas là sans Sonic Youth. Ça me met un peu la pression, je dois assurer !
 

Domotic sera en concert le 18 mai au Trabendo à l’occasion du Beau Festival (event). Pour gagner des places, c’est ici.

Son nouvel EP Nacre est disponible ici.